Aux marches de la latinité, la Romandie a réussi à «digérer» les avancées germaniques. L'exemple le plus frappant est celui des Vaudois qui, jamais indépendants – ils ont connu la domination romaine, burgonde, savoyarde, bernoise et suisse – ont gardé jusqu'à aujourd'hui leurs particularismes linguistiques et culturels. La francisation des patronymes allemands entre Jura et Alpes et entre Léman et Sarine a été assez générale jusqu'à l'arrivée d'un état civil et d'une bureaucratie rigides et formalistes. Voyez les familles venues dès le XVIIe siècle du Saanenland bernois, qui fut il est vrai de langue romane, sous le nom de pays de Gessenay, jusqu'au démembrement du comté de Gruyère. Leur «romandisation» a donné les Rouffy de Prilly et les Roussy d'Aigle (les deux noms signifient «roux»), les Pfeuty de Saint-Prex et les Fleutry valaisans (autrefois Pföti et Fleuti, venant tous deux de «flûte»); les Seillon d'Aubonne et les Zingre de Bex (anciennement Zinger); les Blatti du Pays-d'Enhaut (variante neuchâteloise Blatty) et les Gonset (d'abord Gonseth).

Du hameau de Gsteig sont originaires les Tophel et Thophel d'Aubonne et les Toffel fribourgeois (prénom Kristoffel, Christophe). Les Dubach passés au Pays-d'Enhaut portent le nom hybride franco-allemand «du ruisseau». Venus naturellement de Saanen/Gessenay, les Gessenay et Gesseney du Jorat (à Montpreveyres en 1433 déjà) se sont appelés d'abord Gsaaner et Gessiner. A Château-d'Œx, les Henchoz (1376) sont d'anciens Engen, les Chaubert d'anciens Schauber ou Choberg, les Hercod d'anciens Hergott, les Isoz (Isot dans le Gessenay) d'anciens Yso («glacé» en germanique), les Loup d'anciens Wolf. Le nom bavarois Winter a été traduit en Lhivert à Gryon.

En pays neuchâtelois, Feitknecht est devenu Féquenet. Une branche de Von Corswanden suédo-prussiens a adapté son nom en Corswant. Le patronyme de Rutté est une francisation de Von Rütte (germanique rüti, essart), tandis que Ruedin (Cressier) vient plutôt du prénom Rudolf, Rodolphe. Thoutberger est une adaptation du germanique Theudberga (protection du peuple), Elzingre la francisation d'un nom de famille zurichois Elzinger.

En Valais, Bourquinet (Anniviers) est une francisation du patronyme haut-valaisan Bürgener (du hameau de Burgen). Autres adaptations de noms valaisans alémaniques: Hischier («maison») et Ischy («chêne»). Wiestiner et Wieso (ou Wisso) sont devenus Vuistiner et Vuissoz ou Vouissoz en descendant le Rhône. Neuwirth a été modifié en Neuwerth à Ardon. Nanchen et Nanzer (d'un lieu-dit haut-valaisan Nanz) ont été romandisés en Nançoz et Nansoz. Supersaxo est une latinisation (sur le roc) de Auf der Fluo (même sens en alémanique); cette famille de la vallée de Saas doit son nom au lieu-dit Auf der Flüe (Eisten) et s'est appelée aussi en français Surpierre ou Dessus-le-Scex. Les patronymes de Werra à Sion, Werro à Fribourg et Veret à Nyon sont des dérivés romands du germanique Wehr, arme.

Les Contard valaisans sont d'anciens Gunteri, du prénom allemand Günther. Des Toegni (= Anton, Antoine) d'Obwald sont devenus Dönni dans le Haut-Valais avant d'être francisés en Denier dans le Valais romand. A Fully, Bender est une francisation du patronyme zermattois Biner ou Inderbinen. Les Berclaz (du latin pergula, patois romand berclia, treille, vigne) se sont appelés d'abord De Vineis en latin, puis Weingarten en allemand. Le patronyme sédunois de Platea est une latinisation du haut-valaisan Am Hengart («de la place»).

Passons à Fribourg, où Schneuwly est la romandisation d'un patronyme alémanique Schnebeli (petit bec). Bannwart (garde champêtre) a été francisé en Banvart, Thurinberg en Thorimbert (et en Trombert à Genève), Tengli (aiguiseur de faux) en Tinguely, Mannlich (petit homme) en Maendly, Ulrich en Uldry et Udry, Haudi (prénom Otto) en Ody. Les patronymes Sciboz et Scyboz sont des formes fribourgeoises du germanique Scheibe (disque), devenu cibe (cible, en patois romand)

Les Rival genevois sont d'anciens Rieder (marais), les Duckert d'anciens Von Dücker venus d'Allemagne, les Cramer d'anciens Kramer (boutiquier) saxons. Eggly est une adaptation de l'allemand Ecke (coin). Les Rappard (cheval puissant) descendent de Von Rappard saint-gallois. Föllmi et Wiblé sont des francisations de Völlmi et de Weibel (sergent).

En terre vaudoise, la famille Charmey (Avenches) doit son nom au village de Galmiz, près de Morat. Assal est la francisation d'un patronyme venu du Pays de Bade. Des Gasser et des Zaugg de Langnau sont devenus Gasset à Vuarrens et Tzaud ou Tzaut à Bottens. Des Seiler du Wurtemberg ont traduit leur nom en Cordier. Patronyme genevois venu de Nuremberg (Vulpius), Fulpius rappelle le latin vulpecula, renard, goupil (animal figurant dans les armoiries). Autres romandisations: Soutter, venu d'Argovie à Aigle (Suter, Sutter = cordonnier en allemand), Schouler, Schouller et Schulé (Schuler = maître d'école), Stoutz et de Stoutz (Stutz, von Stutz, en Allemagne), Snell (Schnell), Vidmer (cohabite avec Widmer à Valeyres-sous-Rances), de Vos et Devolz (le renard, en flamand), Soumy et Sumy (Suomi, Sumi, à Saanen), de Sury (von Süri), Richard (Reichhart, Ritschhard), Carle (prénom Karl).

Des branches de Tschumi bernois sont devenues Tschoumy en Ajoie et Tschumy à Lavaux. Des Bieler (d'un lieu-dit Biel) ont ajouté un accent aigu à la forme romande Biéler. Les Bingelly, Benguely et Pinguely vaudois sont issus des Bingelli bernois. Des Wurstenberger ont francisé leur nom à La Côte en de Wurstemberger ou Dewourstemberg. Des Zumstein sont devenus Delapierre, des Hasenfuss Piedelièvre. Des Buri et des Oppliger bernois sont devenus Bury à Bex et Oppeliguer à Ballens, des Hediger Hédiguer, des Haenni Henny, des Huber et Hubler Hubert (Vaud) et Hubleur (Jura), des Muller May, des Lutz Lucius, des Iseli Isely ou Iselé. Le patronyme alémanique Buchs (= buis) a donné Buxcel à Romainmôtier, Büchs-dit-Buche à Lutry et Bueche dans le Jura.

Les Amort vaudois sont de souche tyrolienne (am Ort = du lieu). Les Amos et Amoos valaisans et les Inmos d'Avenches rappellent le marais allemand (Moos), les Farny et les Fahrny le conducteur (Fahrner), les Hagy la haie (Hecke). Le prénom Konrad a donné les Conrad de la Montagne de Diesse. Des Peter et Petermann alsaciens sont devenus des Péter et des Pétremand neuchâtelois et vaudois. Les Vindayer vaudois sont d'anciens Windeyer de Thoune, les Hosslé d'anciens Hössle argoviens, les Guébard d'anciens Gebhardt allemands, les Guehret de Bex d'anciens Gehri de Saanen, les Guiguer de Prangins d'anciens Gyger thurgoviens. Enfin, des Haeberli souabes et des Hunziker alsaciens ont adapté leur nom en Heberlé et Hunziguer.

Chaque samedi depuis le 10 juillet, Charles Montandon a évoqué l'immigration patronymique en Suisse romande depuis l'ancien royaume de Bourgogne. Le présent article clôt cette série.