Les écoliers, leurs parents, leurs profs n'ont pas encore pris le chemin de la sortie, vous n'avez pas eu le temps de songer vacances, escapades ni saucisses grillées que déjà les marchands de papier, de gommes, de plumiers et de règles affichent le slogan: «Soyez prêts pour la rentrée!» En pleine page, les grands magasins publient la photo couleur de leurs articles dernier cri: cartables, compas, équerres, rien n'y manque! Cela frise le sadisme. Qu'adviendra-t-il de nous, pauvres hères, si nous ne sommes pas prêts, si nous négligeons la consigne ou faisons fi de la menace? Ici, prévisions et provisions ne font qu'un. Coupables d'imprévoyance, nous risquerions de rater notre rentrée! Il faut se pincer pour y croire.

Je sais bien que le 21 juin est passé et que les jours déclinent. Serait-ce une raison pour nous remettre à chanter Voici Noël ou Les Anges dans nos Campagnes?

L'été n'a pas commencé que l'on nous en annonce la fin. Partout vous pourrez l'observer: le Temps n'a plus le temps.

En février déjà, on veut me faire manger des fraises importées, géantes, vertes, réfrigérées. De sorte que, la saison venue des fraises tièdes encore d'avoir été récoltées la veille, je risque d'en être saturé au point de n'y goûter que du bout des lèvres. Il est vrai que, bientôt, on m'offrira du raisin, et que le temps des mandarines ne tardera plus.

Je sais aussi que le 17 juillet, jour où paraîtront ces lignes, les vendeurs de chaussures entreprendront de nous proposer de solides bottines d'hiver, chaudement doublées. Les dames fortunées seront invitées à rêver pelisses capitonnées avant même d'avoir pu passer le moindre bikini; enfin, je ne serai pas surpris de voir les voyagistes entreprendre leur campagne de promotion en faveur de nos vacances d'hiver sous les tropiques, bien avant que n'ait sonné l'heure de la mi-été: il n'est jamais trop tôt pour «réserver».

Le vrai génie de l'anticipation, ce n'est donc pas l'auteur de science-fiction qui le détient ou le poursuit: c'est le commerçant ou son conseiller en publicité. Ils n'ont pas plus pressé que de vendre – cela se conçoit: ils doivent vivre, eux aussi. Mais à vouloir nous faire vivre avec une ou deux saisons d'avance, à vouloir nous faire avaler le temps tout rond, on condamne les saveurs du moment. Désormais, il ne s'agit plus d'être à l'heure ni à la page. Il s'agit d'être en avance sur son temps. Rien de tel pour passer à côté de ce que la réalité peut nous offrir de richesses et de beautés.

«Soyez prêts pour la rentrée!»

Autant nous inviter à mourir avant d'avoir vécu.

Je dis: non merci.

Pour les écoliers comme pour tous ceux qui travaillent à longueur d'année, je revendique le droit au répit et au repos. Que les impatients du bénéfice cessent donc de nous voler nos saisons. Ou alors, qu'ils prennent carrément une année d'avance: de la sorte nous rejoindrons, sans le leur dire, le temps où nous sommes véritablement.