L'argent vient clopin-clopant, il s'en va en galopant.

Il est né en 1771, ce qui lui faisait dix-huit ans à l'heure de la révolution. On est à Niort, dans les Deux-Sèvres, ancien pays protestant, et il faut avoir parfois le fusil à la main.

Ne faites pas de la science un hérisson, on ne l'embrasserait sans se piquer le menton.

Il se fait employé d'imprimerie en 1791, et se met à son compte deux ans plus tard. Ce n'est pas le premier, dans l'histoire de nos lettres, pour qui le métier d'imprimeur précède la vocation à écrire, à concevoir soi-même les mots qu'on veut imprimer. Mais il apprend le droit et, en 1798, se fait avoué. Le chamboulement des terres, l'attribution des biens nationaux fournissent son travail à l'avocat. En 1810, Jacques Bujault, fils et petit-fils d'autres Jacques Bujault, achète à Celles-sur-Belle, toujours dans les Deux-Sèvres, trois fermes dont il fait un seul domaine.

Souris qui n'a qu'un trou est vitement prise.

Voilà pour la biographie. Il n'y a plus que quinze ans à attendre pour l'essentiel. Il renonce à son étude d'avoué, et signe désormais: «Jacques Bujault, laboureur à Chaloue» pour publier, de 1833 à 1840, sept éditions d'un almanach qui atteindra cinq cent mille exemplaires. Le principe: «Le paysan se défie des hommes et ne se défie pas des livres.» Voilà donc des brochures de cinquante pages, avec lunes et marées, noms des sous-préfets et foires et marchés, où le laboureur avocat, seul à la plume, invente, bien avant le retour des personnages qui illuminera Balzac, sa propre galerie de narrateurs diseurs. Il y a Routinet, il y a Sivoyait, il y a Peaulâche, Jean Boullau, Boissanssoif et d'autres.

Ouvre la bouche pour parler, fourre-toi dans l'eau pour te mouiller, suis la routine pour te ruiner.

Le laboureur veut «des historiettes dont le fond fait souvent pitié.» Il a ses grands combats. Le premier c'est contre les jachères: faire comprendre l'assolement triennal, faire se répandre l'usage du fumier. Il a ses inventions: cuire la pomme de terre à la vapeur, et faire qu'on la considère à l'égal du pain.

Quand la langue travaille beaucoup, les mains ne font rien du tout. Femme maligne et poule qui pond font grand bruit à la maison.

«Ce sont proverbes et simples discours, dit Bujault: chacun d'eux vaut un gros livre. Ça dure longtemps et ça ne s'use jamais.» On voit dans l'histoire de la littérature les grandes têtes qui percent, on oublie de quoi une époque est faite. Ici, ce qui est miraculeux, c'est que la langue est utile, en se pliant à des combats réglés et mesurables (la production agricole d'un département multipliée et valorisée). Mais que ça passe par cela, l'invention d'histoires, et cette incroyable forge à proverbes, par assonances, chiasmes et symétries.

Un livre fait pour tout le monde ne sera bon pour personne.

Jacques Bujault, fermier modèle, qui refusait le nom d'écrivain, meurt en 1842. Partout ailleurs que Celles-sur-Belle, on l'a oublié. Que serait être le Bujault d'aujourd'hui, ou qui est-il?

On veut du parfait et le soleil a des taches.