Ils étaient trois, c'est un article dans le journal. Un accident d'hélicoptère, brouillard ou rafale, en tout cas sans doute cela va très vite, peut-être ont-ils eu cette chance ultime, qui ne remplace rien, ne console pas, que le drame soit instantané.

Dans le même numéro du journal, deux jours plus tôt, discussions: comment légiférer l'exploitation du continent antarctique, ce qui s'y développe d'un tourisme de luxe au goût trafiqué d'aventure, et les déchets qui s'accumulent, et les ressources minières, et le statut même d'un territoire où l'idée de nation n'organiserait pas le partage.

Encore dans le journal, le récit de ces militaires qui ont rejoint à pied le Pôle après cinquante jours de marche: ils parlent de la monotonie des heures et du paysage invariable, des pensées qu'on tourne dans la tête sur cette immobilité du temps et de la lumière. Ils parlent de ce rituel qu'ils avaient institué d'une tranche de saucisson partagée dans le faux soir, et comment cela peut devenir principal.

Pôle Sud, cela évoque quoi en nous? La course obstinée des Scott et Amundsen aux limites de l'endurance physique et mentale pour se proclamer premiers sur le désert de glace. L'équipée de Shackleton aussi, son bateau détruit par la banquise. Cela nous parvient par le récit, le livre. L'imaginaire avait pris les devants: comme Aventures d'Arthur Gordon Pym, le roman d'Edgar Poe. Ou cette étrange fiction qui lui fait voisiner, en précurseur génial, les démonstrations d'Einstein: dans le Manuscrit trouvé dans une bouteille, les vagues augmentent à mesure qu'on progresse vers le sud, et le temps ralentit.

Ou cette démonstration qui m'apparaît toujours fabuleuse: à la fin du XVIIIe siècle, les physiciens, mesurant avec précision trajectoire et basculements de la terre, prouvent par le calcul une masse minérale impliquant l'existence du continent jamais encore vu, du continent contesté. Et c'est encore affaire de mots dans des livres.

Il n'y a plus de tache blanche sur nos cartes. La découverte, l'inconnu, c'est affaire d'une aventure plus humble, et souvent si technique que le rêve n'y trouve pas son compte. On extrait des carottes de glace précautionneusement véhiculées dans nos laboratoires modernes, comme cet anneau souterrain que partagent au CERN la France et la Suisse, et c'est le microscope ou les particules qui ajoutent un peu à notre histoire.

Une poignée de nations improvisent, au pourtour du continent sans législation internationale, un voisinage suspicieux. En Terre Adélie, deux cents personnes en saison, soixante-dix dans la nuit continue et la réclusion de l'hiver austral.

Trois hommes, dont le nom n'a pas été dit, dans une navette par hélicoptère entre un ravitailleur et la base, la semaine dernière, en notre nom collectif, ont brutalement rencontré leur destin. L'aventure humaine ne passe plus par le récit de voyage. Comprendre que c'est aussi un peu de notre imaginaire qui disparaît, dans l'accident d'hélicoptère anonyme.