L'écrivain, c'est toujours l'autre. On reste dans sa tête, pour écrire, au temps d'avant, quand on en rêvait, des livres. Et le premier livre est toujours le prochain, celui qui va naître. Lui, il dit qu'il n'a jamais su se considérer comme écrivain.

Nous pourtant, dans la petite salle du troisième étage, avec des persiennes mais sans vitres, toute traversée de vent chaud, c'est sur ce travail d'écrire qu'on le faisait parler.

Par exemple, de quelle heure à quelle heure. Et lui répondait que c'était tôt le matin, vers six heures. Et qu'il lui fallait quelque chose dans la bouche, quelque chose à sucer, ou à boire. Qu'il faisait pas mal d'aller-retour entre sa table de travail et la cuisine. Et que ça durait jusque vers dix heures, et puis qu'il arrêtait jusqu'au lendemain. Ajoutant, alors qu'on ne le lui demandait pas, que le plus dur c'est tenir physiquement. Au bout des quatre heures, le dos qui fait mal, les yeux qui voient mal. Pourtant, c'est un costaud, bien balancé.

On insistait, on lui demandait comment il s'y prenait. Si c'est sur des carnets, des cahiers. Peut-être qu'un écrivain ça se reconnaît à ce que la réponse n'est jamais exactement comme on l'attendait. Toujours un peu à côté. Par exemple, prendre une feuille blanche, un crayon, et se donner comme contrainte de se laisser aller, dire tout ce qui vient par la tête, toutes les associations, toutes les dérives. Et cela une fois fait, alors l'ordinateur, directement (et ses doigts frappent à toute vitesse un clavier imaginaire). Il imprime peu, plutôt pour disposer d'une sauvegarde. Il relit sur son écran, régulièrement, et dit que s'il a relu cinq fois un paragraphe sans plus envie d'y rien changer, il peut le considérer comme stable.

Il dit que dans chaque chambre d'hôtel il reconstitue sa table de travail, c'est une manie, et pourtant en voyage il n'écrit jamais. C'est seulement là, chez lui, en mâchouillant. Qu'il a besoin de sa bibliothèque. Qu'il accumule toujours les livres dont il sait, obscurément, qu'ils le renseigneront, un jour, sur telle intuition obscure. Et que ces livres accumulés sont bien là, disponibles, quand s'engage le nouveau travail.

Il répond que cela fait cinq ans à ce rythme, dans ce silence. Que cela atteint huit cents pages, qu'il a bientôt fini. On lui demande si quelqu'un, quelque part, les a lues, c'est non. Il est seul à les porter. Ou peut-être les colibris de sa terrasse, ou son lézard, pour qui, chaque matin, il dépose une soucoupe d'eau sucrée sur la table.

Il parle aussi d'archéologie. De la même main qui mimait le clavier, il explique telle découverte récemment faite d'un massacre d'esclaves, et qu'il était là, qu'il a touché ces pierres… L'île, qui pour nous est horizon de mer, symbole du lointain, est pour lui cette terre de soixante-dix kilomètres de long, trente de large, où la mer enferme, condamne. Pourtant, c'est là, cinq ans durant, qu'il emmène ses pages.

Le prochain livre de Patrick Chamoiseau s'appellera Biblique des derniers gestes. On lui a posé des questions, comme ça, dans la petite salle du troisième étage, à Fort-de-France, pendant trois pleines heures. C'est un écrivain.