Cela ne risque pas d'arriver en Suisse. Il y a des compensations quand, dans les montagnes d'entre Autriche et Italie, émerge tout habillé, ses fétiches encore dans la poche, un brave homme gelé d'il y a quatre mille ans. J'avais vu ce phénomène une fois dans l'enfance. Cela restait un de ces souvenirs étranges, dont on ne sait plus bien, après coup, si on ne l'a pas rêvé. Nos plages de Vendée ont de belles étendues de sable, paysage toujours mouvant avec les pins, le ciel, et la mer. Et puis, dans la sauvagerie d'hiver, voilà qu'en une nuit le sable disparaît. Disparaît vraiment, quand bien même on voudrait compter le nombre de camions qu'il aurait fallu, sur des kilomètres et des kilomètres, pour en brasser l'énorme masse. Ce qu'on découvre, c'est comme un paysage vu sur le négatif d'une photographie: tout ce qui était clair est passé sombre, la plage blanche est devenue noire. On découvre qu'il y a un dessous des plages. Sous la plage est un sol de tourbe dure. A regarder là où elle émerge abruptement, c'est un bon mètre de sable qui est parti, et la recouvre ordinairement. Les spécialistes disent qu'il s'amasse à quelques centaines de mètres, en gros bourrelet sous-marin. Ce qui fascine, c'est qu'on marche soudain sur un sol vierge et neuf. Voilà, au Paradis aux Anes, l'empreinte d'un village, avec les troncs fossilisés d'anciens pilotis, et des tombes ouvertes. Voilà, au Grouin du Cou, le passage de cervidés et, tout à côté, bien repérables, les pieds nus du chasseur qui les poursuit. L'empreinte d'un pied nu d'il y a trois mille ans, là où d'ordinaire on se baigne.

Un peu plus loin, à Longeville, à la pointe du Rocher, dispersés, des centaines d'énormes fossiles blancs ou gris, tout nets et polis: ammonites géantes, bélemnites lustrées, nautiles arrondis qui exigent d'être à deux pour les soulever. La dernière fois, en 1989, j'étais venu trois jours d'affilée en remplir le coffre de la voiture. Cela dure trois, cinq jours, et puis en une nuit le sable est revenu. Plus de tourbe, plus d'empreintes. Les années suivantes, aux tempêtes, chaque fois je prenais à nouveau la voiture pour guetter, toujours en vain. Cela s'est reproduit cette année: à dix ans d'intervalle. A Quiberon, une barque entière, qu'on s'efforce de dater, est sortie du sol noir. Des marins sont morts, dans l'étrangeté de vagues verticales incompréhensibles. J'ai su qu'à nouveau la tourbe dure et sombre avait remplacé le sable, avec les empreintes et les nautiles émergeant tout brillants à chaque marée basse. J'en ai rêvé, et j'ai retrouvé le souvenir de cette sensation d'enfant. Quand j'aurais pu m'y rendre, le dimanche, quitte à faire les deux cent soixante kilomètres, c'était trop tard. Savoir seulement, pour le quotidien, qu'un mètre dessous de là où on marche et vit sont les empreintes des pieds nus des chasseurs: en trois mille ans, l'humanité s'est élevée d'un mètre. Quand on va soi-même toucher ce sol-là, c'est tout ce voyage qu'on croit porter en soi: les pieds sur terre, en somme.