Ma passion pour les grands textes, pas plus que mon admiration pour leurs auteurs, n'a jamais fait de moi un pèlerin convaincu. Le Guide bleu jadis consacré par les Editions Hachette aux lieux de vie comme aux lieux imaginaires des poètes ou des romanciers ne m'a pas converti au tourisme littéraire. Je me méfiais. Je me méfie encore.

Il m'est arrivé de passer près d'Illiers-Combray, en Ile-de-France. Les panneaux indicateurs me rappelaient ce que je savais déjà pour avoir consulté la carte routière: j'étais du côté de chez Proust, et un léger coup de volant aurait suffi à me conduire aux sources de la Recherche du temps perdu. J'aurais pu «reconnaître» peut-être ce que des photos (dont je ne me méfie pas moins, d'instinct) nous montrent aussi: le côté de chez Swann, celui de Méséglise; la petite épicerie où tante Léonie envoyait Françoise en mission. J'aurais eu tout loisir de «vérifier» mille notations du romancier, jusqu'au mobilier de la maison de Combray. Je m'en suis bien gardé.

Traversant le Valois, j'aurais pu faire halte au pays de Nerval, explorer et interroger les lieux magiques de la plus émouvante des Filles du feu. M'arrêter, c'eût été cependant courir le risque d'altérer le rêve, de briser l'image intérieure (la seule vraiment importante) de Loisy ou d'Ermenonville. En lecteur inlassable de Sylvie, je savais que l'on ne pénètre pas sans risque au «sanctuaire des souvenirs fidèles».

Et pourtant, une autre année, parcourant la Normandie, j'avoue avoir cédé à la tentation de jeter un coup d'œil au «gueuloir» de Flaubert, non loin de Rouen. Une route nationale (quatre pistes) passe désormais sous les fenêtres du pavillon. De l'autre côté de la Seine, une sordide zone industrielle crache vers le ciel de noirâtres volutes... Je me suis demandé ce que «l'ermite de Croisset» en aurait dit, s'il s'était trouvé soudain à mes côtés. Mais Flaubert ne s'est pas présenté. Le jardin était désert, le petit édifice était fermé. Bien fait pour moi !

A certaines reliques, comment échapper, malgré tout? Place des Vosges, à Paris, on vous impose une mèche de cheveux blancs prélevés sur le crâne du défunt Victor Hugo. Je préfère de beaucoup ses admirables dessins à l'encre de Chine. Rue Raynouard, seizième arrondissement, vous avez droit à la cafetière de Balzac, mais la chaleur n'y est plus, ni l'odeur.

A tout prendre, le cimetière paraît moins périlleux. Près de Saint-Malo, face à l'océan, la tombe de Chateaubriand n'a pas bougé et l'horizon sera resté le même, alors qu'au château de Combourg, le lecteur des Mémoires d'outre-tombe est condamné à la déception: le grand escalier au sommet duquel un père redouté accueillait ses enfants n'est plus que perron tronqué; et le vaste salon où François-René et sa sœur voyaient ce même père surgir de la nuit illuminée par le seul feu de la cheminée, cette vaste salle a depuis longtemps été réduite aux proportions de deux banales pièces de séjour.

Toucher du doigt à l'imaginaire, c'est courir le risque de remplacer ce qui en faisait les charmantes et fécondes incertitudes par une trompeuse «vérité».