C'est ici d'émotions qu'il est question, de celles d'où peuvent naître l'inflexion d'un poème, les couleurs d'un tableau, le rythme d'une partition. L'émotion ne suffit pas à l'élaboration de l'œuvre, mais elle en est la source, le mouvement premier. Elle n'obéit pas à la volonté, fût-ce chez ceux qui, de Malherbe à Francis Ponge, nous ont appris à nous méfier de l'inspiration et d'un lyrisme trop facile, mais la volonté lui est indispensable pour prendre forme.

Demeure l'étonnement: l'aptitude à se laisser déconcerter, comme en état d'enfance, au spectacle du monde, à la rencontre d'un visage ou au surgissement d'un mot.

Baudelaire a inventé, on le sait, une véritable esthétique de l'insolite. Pour lui,

«l'inattendu, la surprise, l'étonnement sont une partie essentielle et la caractéristique de la beauté» (Fusées). Mais Baudelaire ne se contente pas d'une réflexion théorique; son regard et son œuvre ont ouvert la poésie à ce qui ne l'avait guère requise jusqu'alors: la découverte d'une charogne aussi bien que celle d'un crépuscule, les «sales parfums» autant que les suaves odeurs du benjoin ou de l'encens…

Or, l'étonnement est lui-même un de ces termes qui, depuis deux ou trois cents ans, paraissent avoir subi une incessante érosion. Il faut relire Furetière* et son admirable Dictionnaire universel (1690), le consulter au moins, pour retrouver le chemin de certains mots, et leur poids de réalité. Contemporain de Molière et de La Fontaine, impatienté par la lenteur de ses collègues de l'Académie à mettre au point le dictionnaire qu'ils ont reçu mandat de rédiger, Furetière fera cavalier seul et gagnera tout le monde de vitesse.

Ce qui fait la qualité de l'auteur, ce n'est pas seulement la largeur de vues, l'acuité d'esprit, c'est aussi la saveur des définitions et des exemples qu'il donne et imagine, en véritable écrivain. Furetière est tout à la fois curieux, gourmand, caustique. Parcourir son dictionnaire, c'est remonter aux sources, se laisser surprendre; c'est rejoindre, sous la chape des habitudes, nos mots de tous les jours dans leur fraîcheur, leur efficacité et, parfois, leur violence originelles. Qui se souvient qu'il y a de lourds roulements de tonnerre dans notre «étonnement»? Furetière le rappelle, lorsqu'il nous dit: «Les premiers coups de canon n'abattent pas la muraille, mais ils l'étonnent», tandis que «les tremblements de terre étonnent les bâtiments les plus solides».

Dans le regard de ceux qui ont tout perdu – celui du paysan de Sibérie dont le troupeau est décimé par le froid, comme celui de l'enfant du Gudjarat qui n'a plus devant lui que des décombres sous lesquels tous les siens ont péri – c'est un même étonnement qui se lit, la même détresse qui laisse ses victimes sans voix.

Le poète ne saurait l'ignorer. Plus que jamais, il paraît responsable des mots qui lui restent pour témoigner de la merveille et de l'obscur.

* Réédité en 1978 par les Editions Le Robert, le Dictionnaire de Furetière est désormais disponible (aux côtés de six autres dictionnaires prestigieux!) en un CD-Rom publié par les Editions Redon (1, rue Gustave Maroux, F – 26740 Marsanne), sous le titre de L'Atelier historique de la langue française. Ce même éditeur a publié l'entier de L'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert, en 4 CD.