Qu'elle s'empare des politiciens, des amoureux ou des économistes, la fièvre, souvent, est métaphore; mais elle n'est pas que métaphore. Un petit degré de plus à votre thermomètre, et vous voilà sur le flanc. Un ou deux degrés de plus au thermomètre planétaire, voici que fondent les calottes polaires, reculent les glaciers et se dérègle tout l'équilibre du globe à la surface duquel nous nous agitons.

Mais une autre fièvre monte depuis peu, aphteuse celle-là, qui sévit avec une spectaculaire virulence. Les images en sont impressionnantes: cadavres de vaches que des grues trimballent, tête en bas et pattes dressées raides vers le ciel; montagnes de moutons abattus ou électrocutés que des pelles mécaniques déversent dans des fosses communes où ils seront brûlés puis recouverts de chaux vive; cargaisons de porcs promis à une mort prochaine.

On pense à la peste. La peur s'empare des hommes – et le désespoir des éleveurs est tel que c'est une autre épidémie que l'on craint: celle de leur suicide, comme naguère.

Les images sont alors celles de campagnes maudites, d'écoles désertées, d'hippodromes abandonnés. Les promenades dominicales sont interdites; la fête paraît suspendue pour un temps indéfini, au royaume qu'unit un même désarroi…

Contre cette contagion-là, des mesures sont prises. Si elles ne suffisent pas à neutraliser le mal, peut-être auront-elles permis d'en limiter les dégâts. Mais qu'aura-t-on pu contre ces fièvres autrement délirantes qui saccagent l'Algérie, Bornéo ou l'Afghanistan? Autant de pays, autant d'hommes soudain ravagés de rage aveugle! Pour n'être pas virales, ces épidémies n'en sèment pas moins l'épouvante.

A grand renfort d'artillerie et de dynamite, otages de leur propre idéologie, les talibans ont résolu de réduire en poussière un patrimoine plus que millénaire: fresques mutilées, statues défigurées, musées pillés, rien n'aura échappé à leur fureur iconoclaste. La danse, la musique, la poésie leur sont également suspectes; ils les combattront sans merci. Seule compte à leurs yeux la vérité prétendue, la doctrine adoptée.

Ailleurs, munis de serpes et de machettes, des hommes torturent et mutilent d'autres hommes, et tranchent la gorge d'enfants impuissants à se défendre. Sauf à donner dans l'angélisme, il n'y a pas de raison pour penser que, placé dans des conditions analogues, aucun pays, aucun peuple ne serait capable de semblables forfaits. La violence, le meurtre, le fanatisme paraissent obéir à des mécanismes plus mal contrôlables que ceux des épizooties. Quelles barrières sanitaires seraient-elles en mesure de contenir la folie destructrice sous ses formes les plus primitives?

Les maladies pernicieuses ont parfois leurs couleurs, comme les fièvres ont les leurs. La peste brune ne vaut pas mieux que la fièvre jaune. Les classer, les diagnostiquer ne suffit pas à les éradiquer. Les nommer (seul recours de celui qui en parle ou en écrit), laisse à peine espérer que l'on saura les conjurer. Que peut donc attendre des mots celui qui n'a que les mots pour réagir?