Cher Monsieur,

Un récent communiqué nous apprend votre désignation à la charge de Poète officiel de la Cour d'Angleterre. On nous dit que votre prédécesseur a eu la singulière idée de mourir. La place était vacante. J'ignore si vous avez fait acte de candidature à sa succession, ou si ce sont les conseillers spéciaux de Sa Gracieuse Majesté qui ont fait appel à vous. Ce que je sais, c'est que vous aurez désormais pour tâche de «chanter les louanges de la Cour lors de grandes cérémonies» (comment ne seraient-elles pas toutes «grandes»?)

Je vous vois d'ici séchant sur votre copie, à moins que vous n'ayez déjà quelques années de discret entraînement: il existe peut-être dans votre pays des camps prévus à cet effet, des terrains d'exercice poétique, comme d'autres en ont pour préparer leurs révolutions et coups d'éclat.

Je vous vois d'ici explorant les secrètes ressources de l'épithalame (ce sont vers composés en l'honneur des jeunes mariés), je vous vois taquinant la Muse à chaque naissance, torturant la rime à chaque décès, mâchant laurier et strophe macaronique, au gré des royales contingences.

Bientôt, l'idylle, le madrigal et la cantilène n'auront plus de secret pour vous.

Vos appointements sont «de douze mille francs par an pour ce job», note prosaïquement la dépêche. Sans doute les talents insoupçonnés que révélera votre nouvelle fonction vous vaudront-ils quelque modeste augmentation. De la part d'une des têtes les plus richement couronnées du monde, cela ne serait que justice. Mais il ne faut pas rêver, les poètes sont payés pour le savoir.

On dit aussi que vous êtes considéré comme un auteur «dans la veine traditionnelle» (le contraire eût étonné) et que votre mandat est limité à une durée de dix ans. Voilà bien un bail, même si l'on ne dit rien de vos appartements, de votre couvert ni des moyens de déplacement mis à votre disposition.

Ainsi, je tenais à vous féliciter, cher Monsieur, quand bien même le rôle et les honneurs qui vous sont accordés me paraissent d'un autre temps et, somme toute, guère enviables. Avec un peu de chance, votre «job» vous laissera suffisamment de loisirs pour vos occupations personnelles. Avec plus de chance encore, il sera pour vous l'occasion de quelques poèmes meilleurs que prévu. L'histoire de la poésie en fournit certains exemples: tous les espoirs sont donc permis.

Enfin, je vous dois un aveu. Quelques-uns de mes concitoyens, dans l'étrange petit pays qui est le mien, ont voulu me faire plaisir: ils m'ont tenu pour leur poète «officiel», dès lors que j'avais écrit, à leur demande, le poème d'une Fête qu'ils célèbrent ici tous les vingt-cinq ans. Je ne leur en veux pas, loin de là. Mais je sais assez que les trompettes de la renommée ne sont rien en regard du silencieux travail qui attend le poète, au lendemain des publiques réjouissances. C'est pourquoi déjà je regagne mon modeste atelier. D'où je vous adresse, cher Monsieur, mes lyriques et fort respectueuses salutations.