C'était à Paris, dans un quartier où j'ai habité il y a vingt ans (je n'en avais pas beaucoup plus). Il se trouve qu'un endroit n'est plus parmi vos circulations, n'appartient plus à vos territoires, et cela d'autant plus facilement que la capitale on n'y habite pas, on n'y vient que pour des choses précises à faire.

Là, les choses précises m'amenaient au bout de cette rue, et les pieds vous emmènent avant même qu'on le décide, se disant qu'on pourra bien reprendre le métro un peu plus loin. Et tant pis pour l'averse d'orage qu'on prend sur la tête.

Tout change, s'efface, se remodèle, et on n'en finit jamais de l'inventaire triste, par quoi on est soi-même le seul porteur de son bagage de mémoire. Baudelaire a frappé ça avant nous de son cachet encreur: Paris change! mais rien dans ma mélancolie/ N'a bougé! palais neufs, échafaudages, blocs,/ Vieux faubourgs, tout pour moi devient allégorie,/ Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Mais il y a aussi comme des replis où on a l'impression que le temps ne travaille pas, quand tout prouve à côté le contraire. Il suffit d'une rue étroite, quelques portes de boutiques ouvertes. Il y a vingt ans, la rue était spécialisée déjà dans le commerce des guitares. Le magasin avec la photo de Marcel Dadi, même si lui est mort dans ce Boeing qui décollait de New York, le magasin est toujours là et Dadi est toujours en photo.

Les guitares d'occasion en face faisaient déjà rêver, pour les marques qu'on lisait en haut des manches à touche de palissandre: les Martin, Guild et Gibson. Evidemment, celles qu'on aurait pu acheter neuves à l'époque sont devenues maintenant des ancêtres estimées.

Dans les autres portes étroites, où dans la pénombre brillent les couleurs vives des électriques (il y a aussi la boutique réservée aux guitares basses, et celle réservée aux amplificateurs), quelqu'un, sur un tabouret, essaye des notes, et vérifie que celui de la rue les reçoit, sinon avec admiration, en vous jaugeant aux mêmes symboles.

Même si les coupes de cheveux ont changé, et les habits, pas le regard des tenanciers: plus âgés que ceux qui essayent les guitares, moins âgés que je ne suis devenu. Un regard de commerçant, qui veut vendre.

On avait vingt ans à peine plus, on venait là regarder les vitrines, et écouter ceux qui jouaient pour la galerie. Soi-même on n'osait pas trop. Rue de Douai, à Paris, rien n'a changé: ils ont toujours le même âge, et les vitrines sont au même endroit. On regarde ça curieusement, parce que c'est un peu soi-même qu'on regarde.

Puis on s'en va, parce que l'averse est finie, et le chemin qui vous a emmené ailleurs le demande. On a toujours des rêves, parfois, où les beaux instruments de musique on les voit, et même on en joue magnifiquement, comme jamais on n'a su faire. En repassant dans la rue, tout d'un coup c'est votre âge dedans qui change: il faudrait, chacun, faire simplement la liste rare, l'inventaire, des adresses ou des objets, des livres aussi, qui le permettent à coup sûr.