Et bien seul, si on en juge par ce que ce titre était devenu: «Après la bourgeoisie, quoi?» Oui, vous avez bien lu, «Solitude du roman» qui devient par la volonté d'on ne sait quel rédacteur: «Après la bourgeoisie quoi?» de sorte que j'ai replié le Journal des Débats et expliqué légèrement titubant au marchand de journaux qu'en fin de compte je ne le prendrais pas. Car enfin est-ce qu'un titre qu'on prend soin de choisir ne fait pas partie d'un texte? Est-ce qu'on agirait de même avec la phrase de conclusion? Pour s'autoriser à le modifier le rédacteur en chef ou en sous-chef avait-il estimé que «Solitude du roman» n'étant pas assez vendeur, en annonçant le décès de la bourgeoisie il pouvait récupérer trois lecteurs? A la une, on pourrait en discuter, mais un titre accrocheur en vingt-cinquième page accroche nécessairement moins. Et pourquoi me l'a-t-on demandé ce texte si on estimait que je n'étais pas le mieux placé pour l'écrire? Une réflexion en trois mille signes, évitez de dépasser, sur le roman contemporain: comment va-t-il, a-t-il de l'avenir, est-ce qu'on ne devrait pas passer à autre chose, et les grands écrivains c'est pour aujourd'hui ou pour demain, autant de questions qui taraudent les rédactions chaque année au moment du Salon du livre de Paris, réservant l'autre interrogation littéraire essentielle: y a-t-il une vie après le Goncourt, pour la période automnale des prix. Réflexion qui, en abrégé, donnait ceci: «Pourquoi se lamenter? Est-il sûr que le roman ait à voir avec les romans, c'est-à-dire ce flot qui inonde les librairies et conduit éditeurs et critiques à se visionner en orpailleurs, quand il s'agit ici de l'intamisable, non de pépites mais de montagnes. Et une montagne, c'est tout vu. Ça donne à voir, et ça offre des points de vue.» Puis, sur le roman réaliste: «On sait qu'il a littéralement fait son temps, que son acte de naissance est contemporain de l'arrivée aux postes de commande de la bourgeoisie, de sorte que l'intrigue ici s'entend dans sa dimension politicienne, qui commente et analyse en direct cette ascension de tous ceux qu'une basse extraction empêchait il y a peu d'accéder aux places en vue.» Et plus loin, sur le nouveau roman: «Plus de sens de l'histoire, mais des événements épars, plus d'individus pesant sur le cours de celle-ci mais des numéros partant en fumée, plus de lieux mais une formule atomique capable de réduire notre monde en poussières. Alors qu'est-ce qu'on fait? On écrit. Toujours. Mais pas comme si rien ne s'était passé. La poésie sera, mais différente. Comme le commentaire et l'émotion sont déplacés, on se contentera d'un strict état des lieux. D'où l'art de la description, l'école du regard.» Et plus loin, contre ceux qu'indispose le roman, et qui estiment que l'essai fait mieux l'affaire: «Ce qui n'est pas tout à fait juste. Sans récit, il n'y a pas d'intelligence du monde.» Et pour conclure: «On se rappelle la remarque de Proust: «Léon Daudet écrit de temps en temps que je suis le premier écrivain français – ce qui me fait un certain plaisir, et qu'après moi, c'est Benoit, ce qui détruit le plaisir.» Voilà, le roman est seul.» C'est bien ce que nous disions: Solitude du roman.