Les coureurs appellent ça «faire le métier». Pédaler? Non, ça c'est le métier. «Faire le métier», c'est autre chose, ça consiste même en deux choses. La première consiste à ne pas gaspiller son énergie, à garder toutes ses forces intactes pour le jour de la compétition, ce qu'aurait dû faire par exemple, dans une autre discipline, la course à pied, Michel Jazy aux Jeux olympiques de Tokyo, en 1964, alors qu'il avait déjà été médaillé de bronze sur 1500 mètres aux précédents Jeux de Rome, et qu'au Japon, il avait choisi, après avoir longtemps balancé, entretenu le suspens, alimenté pendant des mois les spéculations des sportifs du zinc, de courir le 5000, où il n'était pas mauvais non plus, mais enfin moins qu'en demi-fond, même si l'or lui était promis grâce à sa fameuse dernière ligne droite, où il produisait une accélération sèche qui laissait ses adversaires sur place alors qu'il sprintait vers la ligne d'arrivée en dodelinant de la tête, ce qui était sa marque et le rendait immédiatement identifiable, même quand il courait masqué, ce qui n'arrivait pas d'ailleurs, de sorte que personne ne fut vraiment surpris de le voir dans le dernier virage déboucher en tête, l'affaire n'étant plus maintenant qu'une formalité, la course pliée et la fanfare japonaise répétant en catastrophe la partition de notre Marseillaise qu'elle n'avait pas souvent jouée jusque- là, et même pas du tout, puisqu'elle ne retentit qu'une fois, à l'ultime journée pour saluer la victoire dans le concours individuel de sauts d'obstacle d'un cavalier français de la vieille noblesse, ce qui lui enlevait un peu de mérite car il avait dû naître sur un cheval, perdre sa première dent en en tombant, mais on, le peuple de France, était tout de même soulagé, car notre vaillant Michel, fils d'immigrés polonais, que vous avez vu en première position à moins de cent mètres de l'arrivée, voilà à présent – non, mais que se passe-t-il? et sa fameuse pointe de vitesse finale? qu'est-ce qu'il attend? son coup de rein? sa longue foulée? – qu'on lui passe devant, un puis deux, puis trois coureurs, qui étaient jusqu'à ce jour habitués à contempler les pointes de ses chaussures, qui auraient pu en dire exactement le nombre tellement, le soir, de rage, ils les comptaient et recomptaient dans l'espoir de trouver le sommeil, mais justement le sommeil, c'est à notre champion, que la veille il avait fait défaut, l'énervement, bien sûr, le trac, on le comprend, on se tourne, se retourne sur cet impossible futon, on se passe et repasse le film de la course du lendemain, et le cadran consulté cent fois, et l'heure qui tourne, et le cheptel des moutons épuisé, et soudain l'impulsion, l'aveu que le champion ne lâcha que quarante ans plus tard pour donner enfin une explication à notre nationale déconvenue, car il termina bien quatrième, place honorable sans doute, mais regardez bien à Sydney, le podium, c'est un deux trois soleil, et pour les autres l'ombre, et comment cet improbable fut-il possible? Michel J. au milieu de la nuit, sortant de son lit, quittant le village olympique, et partant sous la pluie, en courant, rejoindre son épouse à quinze kilomètres de là, aller-retour, ce qui n'est rien pour une étreinte, mais beaucoup pour une préparation olympique. Chœur des coureurs: il n'a pas «fait le métier». Ça, c'est une chose, et l'autre? Plus de place.

La prochaine fois.