Tout être humain qui lèvera les yeux vers la lune dans les nuits à venir

– oui? Et alors? Alors heureusement il y en a qui pensent à tout. Qui pensent, par exemple, que Neil Armstrong et Edwin Aldrin, les deux scaphandriers lunaires que nous avions vu progresser à petits sauts, lents et malhabiles, sur le sable gris de notre satellite, auraient pu ne pas revenir de leur fantastique expédition. Leur module aurait pu ne pas décoller de sa plate-forme de lancement sur la base de la Tranquillité, les moteurs crachoter puis s'éteindre, laissant les duettistes sanglés dans leur étroit habitacle, comprenant instantanément qu'ils auraient à affronter une mort inédite, pour laquelle il est des mots qui ne leur serviraient pas, comme enterrer, enterrement, mise en terre.

Le scénario-catastrophe était écrit, ce qui veut dire que certains, bien avant le départ de la mission lunaire, s'étaient réunis pour concocter le programme funèbre et écrire le discours qu'aurait prononcé le président Nixon:

saura qu'il existe un autre point du monde faisant partie à jamais de l'humanité.

C'est-à-dire, au-dessus de nos têtes, à jamais, un voile de crêpe sur la Lune, toute rêverie rendue impossible désormais, au-dessus de nos têtes, bouleversant notre rapport au monde, comme un noir présage: une tombe perpétuelle, et chaque mois en signe de deuil, l'éclipse totale pour une nuit obscure. De ce moment où plus aucun espoir ne serait permis, il était prévu que la NASA couperait toute communication télévisuelle avec les astronautes. Oh, arrêtez tout.

A présent ils sont seuls, dans la plus lointaine des solitudes. Les voix nasillardes en provenance de la Terre les agacent plus qu'elles ne les réconfortent (Neil ton confesseur te demande si tu n'as rien à lui cacher). Que peuvent-ils savoir, là-bas? Ils coupent la liaison radio. Désormais l'alternative se résume à rester dans la cabine ou à partir à la découverte de cette splendide désolation, comme dit Aldrin, le nez à la fenêtre de la cabine. Ils décident de sortir, de s'offrir en cadeau d'adieu les 9000 mètres du fabuleux mont Finley dont l'ombre immense, le soir, se couche sur le module. Ils prennent la totalité de leur réserve d'oxygène et se mettent en marche: deux bibendums blancs sur une mer de sable. Les pierres remarquables qu'ils rencontrent sur leur chemin, ils ne se donnent pas la peine de les ramasser. Ils les retournent et les lancent à des distances olympiques. Ils écrivent dans la poussière en lettres gigantesques qu'ils espèrent visibles de la Terre des poèmes qu'aucun vent n'effacera. La faible pesanteur et l'absence d'atmosphère font de cette escalade un jeu d'enfant. Comme des kangourous montagnards ils parviennent par bonds successifs au sommet. De là-haut, l'horizon est si proche, du fait de la circonférence réduite de la Lune, que nous plongeons dans les espaces infinis. Le plus grand saut pour l'homme, et pour l'humanité, presque rien: quelques heures de programme télévisé en moins.