(Genève, 23 h 30) Assise sur un banc devant la gare, j'attends le bus qui me déposera au centre ville. A côté de moi, un adolescent s'escrime nerveusement sur un portable qui semble lui refuser ses services. Comme le bus finit par arriver sans qu'il ait réussi à joindre son correspondant, ses efforts redoublent, se font presque frénétiques.

J'observe son manège avec curiosité: un tel acharnement à vouloir que la communication s'établisse a quelque chose de pathétique. Je n'ai jamais vu personne désirer à ce point atteindre, quelque part, une voix qui se refuse.

Tandis que le bus démarre, l'adolescent reprend, assis contre la vitre, ses essais infructueux. Et quelqu'un, enfin, répond. «Papa? C'est toi?» Sa voix manifeste un si vif soulagement, une telle joie contenue que je souris malgré moi: c'était donc ça! «Quelle heure il est, pour toi, je ne te réveille pas? J'avais besoin de t'entendre. Ça faisait trop longtemps. Oui, les cours se terminent. Encore un an. Oui, maman va bien. Je ne la vois pas beaucoup. On est allés dîner ensemble, elle et moi, l'autre soir. C'était très bien. Quel temps il fait, au Mexique?»

Maintenant il se cale dans son siège. Tout son corps se détend. Cette voix, à l'autre bout du monde, on dirait que peu à peu elle lui rend la vie.

(Paris, 12 juin) Le Festival poétique auquel j'ai été conviée se conjugue au féminin. Je me méfie des discriminations – fussent-elles idéologiquement défendables. Mais après tout, quand on constate qu'aujourd'hui encore les anthologies de poésie française – même les plus récentes, même celles qu'on destine aux enfants ou aux adolescents – contiennent dans le meilleur des cas 5% de textes de femmes (et parfois pas un seul), on peut admettre que chercher à changer les choses en inversant de manière militante le processus puisse paraître à certain(e)s, provisoirement, de quelque utilité, en dépit du risque – qui n'est pas à négliger – d'entretenir un «ghetto de la féminitude». Pour la première fois j'ai dit oui, par curiosité, pour tenter l'expérience, et parce qu'il y aurait là vingt-sept poètes francophones venant d'autant de pays différents, ce qui, en favorisant des rencontres impossibles à imaginer hors de ce cadre, représente une forme de «mondialisation» acceptable, et même assez attirante.

L'inattendu – outre la sombre violence de la plupart des textes – c'est ce public, hommes et femmes confondus, qui se pressait jusque sur les escaliers du théâtre, et la qualité de son écoute (alors que sur scène les voix se succédaient sobrement sans aucun accompagnement musical, réduites à leur seule force de profération): il semblerait que la parole orale, en France, regagne du terrain, qu'on se reprenne à en solliciter l'énergie, à lui reconnaître une fonction (ainsi les Poétiques organisées depuis quatre ans par André Velter, au Théâtre du Rond-Point – en rupture avec des décennies de rejet de l'oralité au profit du seul texte écrit)…

A l'issue des lectures, un intellectuel congolais s'approche, se présente. Puis: «Ce qui manque aux jeunes de chez nous, c'est de croire qu'on peut transformer le négatif en positif, pour réapprendre à vivre ensemble. Nous avons besoin de voix comme celles de ce soir, parce que la parole poétique est une parole de métamorphose.»

«Un mot peut vous inonder lorsqu'il vient de la mer.» (Emily Dickinson)