Depuis quelque temps, vous l'aurez sans doute remarqué, des immeubles s'écroulent. En Italie, en Autriche, en France, les voici qui donnent des signes de fatigue.

Ailleurs, ce sont des pétroliers ou des avions long-courriers qui s'abîment en mer. Du capitaine ou de l'appareil, il est parfois difficile de savoir lequel était le plus surmené.

Enfin, partout dans le monde, des hommes et des femmes s'effondrent, accablés par les épreuves, les privations, l'excès de souffrance, de travail ou de plaisir. Il n'est pas jusqu'à certains livres dont on nous dit qu'ils sont épuisés, ce qui est vrai lorsque ce n'est pas le libraire lui-même qui l'est, au point de vous éconduire plutôt que de se livrer à de fastidieuses recherches.

Fatigue des fins de journées, des fins de semaines ou d'années, qui n'en connaît le poids? Qui n'a jamais mis sur le compte du temps qu'il fait ou sur celui de la saison nouvelle les lassitudes éprouvées ou l'impuissance de ceux qui «n'en peuvent plus»?

Ereinté, exténué, claqué, crevé, vanné, brisé, fourbu, flapi… ce ne sont pas les mots qui manquent à l'homme de peine.

La tentation serait grande d'attribuer à un âge avancé si lugubre litanie. Voyez pourtant le marmot au retour de l'école; l'adolescent qui se traîne; ces jeunes gens plus pâles qu'escouade de retraités. La fatigue n'attend pas le nombre des années. Sa réputation, pourtant, n'est pas fameuse. L'asthénique passe pour suspect; même si son entourage veut bien l'absoudre (en toute connaissance de cause), il n'en traînera pas moins avec lui sa mauvaise conscience. Fatigué? Coupable de quelque secrète faiblesse!

Voyez ce brave, ce cher Octave!

Depuis des mois, des années, un livre se tient devant lui, posé sur sa table de travail, debout, immobile, parmi bien d'autres. Un livre de philosophe, tout entier consacré à la fatigue. Sur les rives de l'Arno, Octave en avait repéré l'existence à la devanture de la librairie française de Florence. Quelques pages entrouvertes avaient suffi à le convaincre qu'il tenait là un ouvrage précieux et durable, une méditation qu'il aurait profit à suivre d'un bout à l'autre, le jour où il serait moins pressé et sollicité.

Aujourd'hui, il est vrai, Octave n'est guère plus disponible ni reposé qu'alors. Il feuillette pourtant ce volume. Jean-Louis Chrétien: De la Fatigue. Et c'est pour découvrir des pages éblouissantes sur la fatigue de l'homme sans Dieu ni amour. Sur celle d'un Dieu longtemps infatigable (même s'il avait pris un peu de repos au septième jour de la Création), mais entré désormais (cela fait près de deux mille ans) dans le Temps, incarné, et «capable» d'éprouver une fatigue qui n'est pas faiblesse mais bien plutôt, selon l'intuition de saint Augustin, énergie dépensée à redonner force aux fatigués.

Jamais, jusqu'alors, Octave n'avait entrevu cette part de lumière qui peut éclairer jusqu'à nos plus obscures et tenaces lassitudes. Toute question de foi suspendue, il admirait aussi que l'on pût penser l'humain et le divin de façon si remarquable.