Est-ce qu'on ose lui poser la question? Comment comprendre qu'elle, si gaie en apparence, écrive des textes tellement différents de ce qu'elle paraît, des textes si… pessimistes? «Pessimistes, vraiment? Je me définirais plutôt comme une optimiste tragique.» Ses chroniques, par exemple. On ne peut pas dire qu'elles soient particulièrement optimistes. Comme si le monde ne faisait qu'aller mal! Il y a des gens heureux, tout de même. Et des progrès, des découvertes exaltantes! Pourquoi ne pas en parler? «Le bonheur? Oh! mais j'en parle, et plus souvent qu'on ne pense.» Quand cela lui arrive, on sent toujours que le tragique, ou le scandale, ne sont pas loin. Au fond, elle est une révoltée. Est-ce qu'elle ne croit donc pas possible d'accepter ce qui est au lieu de…? «Ecrire et se satisfaire de ce qui est sont deux choses tout à fait incompatibles. (Et puis est-ce qu'on ne voit pas que la vie s'en va? Les océans, la diversité du réel, le désir humain: tout est menacé. Bientôt nous nous résignerons à notre propre disparition, bientôt il n'y aura plus ni art ni littérature, parce que nous aurons cessé d'éprouver comme d'imaginer.)» On insiste: il existe aussi une vision des choses plus encourageante – plus positive… «Il y a l'irréductible violence ambivalente de la vie, à chaque instant. Quand on écrit, il faut partir de là.»

«Tu vois de la violence partout!» Elle dit: oui, même dans le calme. Et au cœur de la création aussi (de toute naissance), il y a une part de cruauté nécessaire infligée à ce qui est, à ce qui persévère dans l'inconscience, l'inertie ou la répétition… Créer, ce n'est pas nier les forces qui nous traversent, mais les transformer en «humanité»; ce n'est pas éviter la violence ou en «guérir» mais la canaliser, l'orienter autrement pour la métamorphoser en images, en musique (la déchirante insupportable douceur de Mozart)… en amour, en langage, en idées ou en formes. Elle dit: le sens n'existe pas: nous l'inventons. Et: tout sens donné s'érige sur une blessure, ou un désordre; toute «harmonie», sur ce qui la menace.

«Le calme – est invivable?» N'est qu'illusion. «Pourquoi ne pas parler de ça dans ta prochaine chronique? Tu l'intitulerais: La Violence du calme, et…» Déjà fait: un essai de Viviane Forrester, à propos de l'œuvre de Virginia Woolf, il y a vingt ans. (Ces explosions d'être, dans l'invisible, ces muets séismes, on les retrouverait d'ailleurs aussi chez les personnages de Duras, ou de Sarraute; ou encore, ici, dans les romans de Catherine Colomb, ou d'Alice Rivaz…) «Ce qui veut dire que selon toi, cette violence intérieure, ça aurait quelque chose à voir avec la femme?» Avec tous ceux, hommes ou femmes, que travaillent obscurément une soif, un excès, ou une douleur, et qui se heurtent à des murs, en eux et autour d'eux; ou bien qu'opprime une fausse image d'eux-mêmes, alors qu'ils éprouvent à chaque instant que leur réalité intérieure déborde le cadre imposé et ne saurait se limiter à ce qu'on en perçoit ou à ce qu'on voudrait qu'elle soit; mais qu'une trop grande patience (ou la honte, la peur de blesser, l'habitude de la soumission) force longtemps à se taire – jusqu'à ce que, parfois, les digues craquent, libérant l'autre face du calme et des sages apparences… «Alors ils deviennent fous?» Ou ils crient.

Ecrire pour faire entendre ces voix-là. Pour donner forme au séisme.