Sur les écrans du bord, un disque bleu ciel s'affichait. Au centre: l'avion – d'où pointait en direction de la circonférence une flèche marquant la position de la Ka'aba. Non pas la direction du nord, ou de l'ouest, c'est-à-dire d'un point géographique abstrait – mais celle, donc, du centre sacré de l'islam, La Mecque, et du monument qui en constitue le symbole. J'appris ainsi que vers la Ka'aba convergeaient non seulement les pèlerinages et les prières des croyants, mais la géographie elle-même de l'ensemble du monde musulman. Et cela, jusque dans les très modernes avions de ses compagnies aériennes internationales.

Je le réalisais brusquement: pour eux, le centre existe donc quelque part; ils peuvent le nommer ou s'y rendre. La moindre de leurs activités, chacun de leurs voyages s'orientent à partir de lui. Alors que pour nous, il y a longtemps que le centre a cessé d'être situable, qu'il a (du moins chez la plupart) perdu sens et nom, et même cessé d'être désirable… Notre héritage à nous est le décentrement. Même croyant, un Européen dirait-il encore aujourd'hui de Rome ou de Jérusalem: là se situe le centre du monde? Nous n'avons plus d'autre «centre» que nous-même et notre conscience (ou notre soif d'absolu) à habiter.

C'est alors que l'incident s'est produit. Sur l'écran que personne ne regardait plus, où se dessinait maintenant une carte géographique, le petit avion indiquant notre position par rapport au golfe Persique venait de quitter son axe rectiligne pour amorcer un virage incompréhensible. Sur le disque bleu ciel, la flèche se mit à tourner sans arrêt, comme devenue folle. Et de fait, au beau milieu de la carte, la ligne rouge de notre itinéraire se perdait dans une étrange errance circulaire.

Cependant on ne semblait rien remarquer. Devant moi, affalé sur son siège, un étudiant japonais visionnait tranquillement une vidéo. Je me dis que je rêvais – ou que quelque chose, sur les écrans, s'était peut-être déréglé… Le doute cessa lorsqu'on nous commanda de redresser les dossiers des sièges et d'attacher les ceintures, annonçant laconiquement: «Nous retournons à l'aéroport.»

Une panne. Ou pire. A ma gauche, l'aile de l'avion, visible du hublot, se met à cracher blanc dans les nuages, pour larguer une partie du carburant. Mes voisins (un couple d'Hindous) ont fermé les yeux pour prier. Un peu plus loin, une jeune femme voilée de noir sort un Coran de son sac et commence à réciter des sourates. Cette fois, nous savons.

Il vous vient un sentiment de calme étrange quand il n'y a plus rien à faire. Vous vous surprenez à regarder intensément, comme jamais encore vous n'avez regardé des étrangers, tous ceux-là autour de vous qui ne vous étaient rien il y a un moment; et vous vous étonnez d'avoir – qui sait? – à quitter la vie parmi tant d'inconnus auxquels votre sort désormais, quoi qu'il puisse arriver, est indissolublement lié…

Mais rien n'eut lieu. L'avion, allégé, reprit enfin la direction de l'aéroport où il atterrit sans encombre, pour repartir après deux heures de réparations. Au-dessus de nos têtes, la Ka'aba réapparut sur les écrans, comme si le film recommençait. Tandis qu'indifférent à tout, l'adolescent japonais, écouteurs aux oreilles, se replongeait dans son polar américain sous-titré en arabe. Pas de doute: centrés ou décentrés, nous étions bien au XXIe siècle.