Cela vous saisit au détour d'un chemin, ou à l'angle d'un mur: l'odeur fulgurante du figuier, chaque fois que vous vous retrouvez en Grèce ou n'importe où assez au sud pour que le soleil darde sur les choses et les métamorphose en parfums. Alors, au lieu de se contenter avaricieusement d'être elles-mêmes, dans cette fixité close qui ne déborde pas ni ne se donne à quiconque, les choses tout à coup s'incarnent, se déploient, se répandent généreusement hors d'elles, infusant l'espace de ce poids charnel d'odeurs qui, brusquement, obstrue la route et vous arrête.

C'est que l'espace tout entier est devenu comestible. Vous avancez dans cette matière à la fois lourde et volatile, vous êtes en elle et elle est en vous – comme les corps dans l'amour. Vous vous réveillez d'un sommeil dont vous n'aviez pas conscience. Quelque chose manquait dont vous ne perceviez plus l'absence parce que tout le monde s'en passe – croyant compenser par la possession des objets et le souci de soi, de la performance et de l'utile, la disparition de cette irradiante jouissance des sens et de l'être-au-monde dépourvue de toute visée et qui nous relie à tout.

Vous avancez dans la suspension du temps. Autour de vous, les choses ne cessent à chaque instant de mourir et de naître, glissant pour rien de l'éclosion à une mort odorante qui fera place au fruit. Et dans l'air qui vibre à cause de la chaleur surgissent et tremblent ces papillons rouges ou bleus dont on avait oublié l'existence – comme des pétales perdus.

Des récits qui forment le terrifiant témoignage de rescapés de Tchernobyl intitulé La Supplication de Svetlana Alexeievitch, récemment mis en voix et en espace à Vevey par Denis Maillefer, j'ai retenu ce fait minuscule et insupportable: le premier signe de l'explosion de la centrale fut l'absence des odeurs. Non pas du tout un embrasement d'apocalypse, comme à la guerre ou dans les films: mais la constatation banale, simplement, que les fleurs, les arbres, les champs, ne sentaient plus rien.

En apparence rien n'avait changé.

Le ciel brillait sur les blés. Le vent passait. Une mort paisible et sans violence, une mort absolument invisible et silencieuse venait pourtant de commencer son diabolique travail de sape, s'attaquant au noyau même du vivant. Bientôt la nature se révélerait infertile, et les corps des humains eux-mêmes se tordraient en d'imprévisibles métamorphoses, jusqu'à la monstruosité.

Michel Deguy, dans la revue Dédale N° 11-12, 2000: «… Je l'appelle la perspective écologique. Le rôle que pourrait jouer la pensée (la littérature) serait d'envisager et de faire envisager la Menace sous ses mille aspects menaçants. Il y a beaucoup de chemin à faire parce que 99% des humains sont persuadés qu'on s'en tirera, que le risque n'est pas extrême, qu'il ne faut pas exagérer, et que «la Science» résoudra les problèmes… Néanmoins, notre tâche d'artistes demeure: représenter «la fin du monde», et dire ce que nous entendons par «habitation poétique de la terre».