La Convention de Genève interdit de montrer des images qui seraient une atteinte à la dignité des prisonniers de guerre. Elle n'a pas prévu les pouvoirs hypocrites du pixel qui réduit la dignité des prisonniers à l'état de petits carrés sur l'écran. En Irak, nos télévisions civilisées se distinguent de celles qui ne pixellisent pas les visages des prisonniers et des autres qui ne les montrent pas du tout. Nous voilà donc en train de regarder ce que nous ne devrions pas voir, de deviner, sous les pixels, le sens d'un événement que des journalistes – qui ont vu les images non pixellisées – s'empressent de nous expliquer.

Que prouvent ces images? Que le droit à l'information est respecté? que les prisonniers sont respectés? que l'événement

a bien eu lieu? que nous pourrions en voir plus mais que nous ne voulons pas? Et si nous le voulons, faut-il entrer un code secret pour éliminer les pixels? Payer avec une carte de crédit comme sur certains sites pornographiques d'Internet? Les petits pixels sont invisibles à l'œil nu. Les gros pixels montrent ce qu'il faut cacher.

A la Renaissance, explique Claude Lévi-Strauss dans La Pensée sauvage,

les peintres comme François Clouet essayaient de produire une miniature de la réalité, ou une réalité miniaturisée. Plus ou moins agrandies, ces images restent précises, elles restent des images, elles ne changent pas de nature. Même à très haute définition, une image électronique est un ensemble de pixels qui finit par devenir visible lorsqu'on en augmente la taille. L'image électronique révèle autant l'existence d'un monde réel où il se passe des choses agréables ou détestables que l'existence du médium qui fait de nous des témoins lointains.

Le tableau se faisait oublier. L'écran s'impose et impose la logique abstraite du programme et de la technique. Il n'y a pas plus de commune mesure entre l'image pixellisée et le monde réel, qu'entre un carré et une caresse. Le pixel est l'ultime détail, le détail absolu, le point commun non signifiant de toutes les images.