Adieux à l’argentique

Le numéro de novembre des Cahiers du cinéma (toujours aussi insupportables et indispensables à qui aime réfléchir un peu le cinéma) le proclame: cette fois, c’en est fait du celluloïd, voici arrivée l’ère du tout numérique. En effet, dès 2012, toutes les salles seront équipées de projecteurs numériques. En Suisse, toutes les salles devraient y être passées d’ici à juin, sauf celles qui renoncent à ce gros investissement, hasardeux pour les indépendants, et fermeront boutique. Adieu chimie, vive les pixels! Au musée les copies, à la casse les increvables projecteurs 35 mm. Gloire aux fichiers DCP (pour Digital Cinema Package) et aux nouveaux projecteurs 2K (pour 2 kilo-octets par ligne), nettement plus coûteux et fragiles… Pour un avenir meilleur? Coup de blues. Ce n’est pas qu’on ne l’avait pas vue venir, cette révolution-là. Bien quinze ans qu’on la désire et la craint, à espérer une vraie pérennité du cinéma, à râler devant des résultats esthétiques discutables et à constater l’apparition de nouvelles formes plus ou moins excitantes. Mais, au fait, si tout s’est joué cette année, qu’ai-je donc perçu en tant que spectateur de cette révolution majeure?

La 3D, fin de l’eldorado

L’an dernier, je m’élevais dans cette même page contre l’arnaque de la 3D, véritable hold-up du spectateur. Douze mois plus tard, le phénomène commence à se tasser et la lassitude du public, trop souvent grugé, se fait sentir. Derrière Avatar, trois films sont pourtant apparus qui prouvent qu’à condition d’un travail de mise en scène digne de ce nom, la 3D peut être un plus: Pina de Wim Wenders, Les Aventures de Tintin de Steven Spielberg et Hugo Cabret de Martin Scorsese. Mais le grand plaisir pris à ces films tient-il vraiment à cette profondeur immersive? Encore eût-il fallu comparer avec une projection 2D… Je crains qu’à mes yeux, la 3D ne reste un phénomène de foire sans grand intérêt. En réalité, le cinéma a toujours su jouer de l’illusion de profondeur, et rien ne vaudra jamais une immersion par l’identification et le suspense. Mais pour ce qui est du passage au tout numérique, c’est clair, le retour de la 3D aura sans doute été le coup de boutoir décisif.

Cannes plutôt que Tous Ecrans

En fait, on a eu tout loisir d’anticiper cette révolution. Au festival Cinéma Tous Ecrans de Genève, pendant des années, les films passaient dans n’importe quel format vidéo, au plus grand mépris de leur format d’origine. Sous prétexte de «progrès», l’horreur!

A l’autre bout du spectre festivalier, à Cannes, les premières projections DCP sont apparues il y a trois ans déjà, avec des résultats comparables à la brève expérience du 70 mm hollywoodien. A ce niveau d’exigence technique, on ne peut qu’être émerveillé! Et cette année, c’est bien simple, je n’ai plus perçu de différence. En effet, les films eux-mêmes sont devenus hybrides, le plus souvent tournés en 35 mm puis retouchés en numérique. Il paraît que Terrence Malick a hésité jusqu’au dernier moment pour choisir de présenter la copie numérique plutôt que pellicule de The Tree of Life. Quant à mes favoris, Melancholia de Lars von Trier et Il était une fois en Anatolie de Nuri Bilge Ceylan, ils étaient carrément tournés en numérique, prouvant que les vrais artistes n’ont plus rien à craindre du saut technologique.

La résistance, jusqu’à quand?

Comme lors de chaque bouleversement (passage du muet au parlant, du noir et blanc à la couleur, du format carré à l’écran large), il y aura des cinéastes qui s’accrochent. Ou alors s’offrent un baroud d’honneur pour profiter une dernière fois d’un savoir-faire en voie de disparition. En effet, quel plaisir à revoir du vrai grain sur des films tels que Black Swan de Darren Aronofsky ou Les Neiges du Kilimandjaro de Robert Guédiguian, tous deux tournés en super-16 mm dans un esprit de résistance! Une image certes imparfaite, mais incomparablement plus vivante, que j’ai aussi appréciée dans le 35 mm de Les Chemins de la liberté de Peter Weir ou de The Hunter de Rafi Pitts. Ces films auraient-ils été aussi beaux en projection numérique? Du coup, se pose la question suivante: à l’inverse des pionniers du cinéma digital Alain Cavalier, Michael Mann, Lars von Trier ou Steven Soderbergh, qui seront les derniers Mohicans de la pellicule – les Chaplin de demain? Les grands anciens (Eastwood, Polanski, Forman, Bellocchio) ou les cinéphiles puristes (Moretti, Kaurismäki, Almodovar, Jarmusch)? Je parierais sur Woody Allen.

Ressenti esthétique

Dans nos salles, l’année digitale a plutôt bien commencé avec Les Mystères de Lisbonne du regretté Raoul Ruiz: d’une contrainte de production, le magicien chilien avait à l’évidence su faire un atout, même si la lumière de la projection Blu-ray laissait encore à désirer. Puis est arrivé l’équipement de certaines salles Pathé en DCP et j’avoue avoir eu de sérieux doutes. A enchaîner les films de tâcherons hideusement surcolorisés (Largo Winch II, Sexe entre amis, Twilight 4), on se dit que le numérique induit un vrai risque de régression. Quant à Time Out, son aspect trop clean signalait un autre danger. Projetés en 35 mm, quelques films tournés en numérique (Beginners, Carancho, La Guerre est finie, Impardonnables) avaient nettement meilleure allure. Rien de comparable cependant avec les réussites esthétiques de stylistes sortant le grand jeu tels que Joe Wright (Hanna) ou Saverio Costanzo (La Solitude des nombres premiers). Motivés par un adieu conscient à la pellicule? A contrario, Drive, triomphe numérique de Nicolas Winding Refn, pas moins emballant… De quoi s’y perdre!

Nostalgie de l’avenir

Est-ce un hasard si l’année 2011 a vu défiler tant de grands films nostalgiques, de Super 8 à Hugo Cabret en passant par L’Apollonide et The Artist ? A l’évidence, ils touchaient une corde particulièrement sensible. J. J. Abrams en réimaginant son apprentissage, Bertrand Bonello en doutant du progrès, Michel Hazanavicius avec l’ironie du maître pasticheur, et Martin Scorsese en effectuant le grand écart des origines au dernier cri. Tous doivent cependant s’incliner devant Woody Allen et sa délicieuse fable de Midnight in Paris, qui rappelle l’illusion inévitable de toute nostalgie. Quel lien avec l’enthousiasme que j’ai pu ressentir en redécouvrant West Side Story en DCP, plus beau que jamais, grain de la photo et modernité inaltérable compris? Et avec les spirales spatio-temporelles de La Jetée et Sans soleil de Chris Marker, toujours aussi troublantes? La certitude rassurante que la magie du cinéma survivra à cette nouvelle mutation.