J'avais cet air en tête (c'est le début de Toulouse de Nougaro) au moment de terminer la dactylographie du neuvième et dernier, dans l'ordre de nos travaux, «roman complet abandonné» de Ramuz. Dans ce roman, Recherche de la vérité (1922-1923), le personnage principal, Aloys Reymondin, parcourt les différents «étages» du pays, descendant, remontant les ruisseaux, entre lac et Jura, à travers vignes, villages et campagnes. L'errance de ce jeune homme, qui cherche, assez mollement, à s'intégrer dans la société, et qui répond à une nécessité intérieure aussi impérieuse que mystérieuse, est le prétexte à des descriptions variées, selon les saisons (l'action va du printemps à l'hiver) et les altitudes.

Lors d'un colloque savant, un monsieur, français, cultivé, d'un certain âge, racontait avec émerveillement comment il avait visité le canton Pays de Vaud en main, c'est-à-dire en lisant le texte de Ramuz un peu comme un guide; tour de force quand on sait à quelle vitesse les trains débouchent du tunnel de Chexbres… Ce monsieur voyait donc Lavaux avec les mots de Ramuz. A signaler à l'Office du tourisme!

Où qu'on se tourne, on ne cesse de s'achopper dans l'œuvre de Ramuz à la question du pays. On connaît bien sûr les poèmes du Petit Village, le «quelque part, si on veut, entre Cully et Saint-Saphorin» de Raison d'être, les définitions du début de Besoin de grandeur. La perception d'un espace, d'un donné géographique, me paraît première pour Ramuz. Il voit le Pays de Vaud borné de trois côtés par les montagnes, et au nord par la ligne de partage des eaux; considéré d'un point de vue dominant, le pays est comparé à un nid, à un berceau, à une conque, à un panier à fond plat (c'est le lac). Ce qui clôt est mis en évidence, plutôt que ce qui permet le passage… Je ne sais pas si un géographe moderne approuverait, mais ces images, je crois, permettent cette espèce d'échelle de Jacob ramuzienne sur laquelle montent et descendent les personnages.

Et à partir de cette vision, Ramuz invente sa propre topographie. Dans Recherche de la vérité en effet, il semble qu'à tel type «d'étage» décrit corresponde telle situation romanesque. Par exemple, le bord du lac est le lieu où est mise en scène l'incommunicabilité entre les hommes. Alors que les marches du héros dans la campagne du pied du Jura font naître en lui un sentiment d'heureuse communion avec la nature et le monde.

Il y a toujours encore de fervents admirateurs de Ramuz qui se rendent à Derborence; il arrive parfois que l'autocar soit trop gros pour passer le tunnel sur la route qui y monte… On se consolera par un pèlerinage sur la tombe de Farinet. Qu'auraient-ils appris si le but avait été atteint? Qu'il n'est pas sûr qu'une topographie imaginaire coïncide avec une carte de géographie.

* Coordinateur d'édition, Alain Rochat est un des chercheurs qui travaillent à l'édition des romans de Ramuz en Pléiade (lire le Samedi Culturel du 26 février 2000).

Prochain rendez-vous: le 5 mai.