A l'heure des festivités autour du bicentenaire de la création du canton de Vaud, pourquoi ne pas lire ou relire Pays de Vaud de Ramuz? Si le titre du livre et celui de la collection, Merveilles de la Suisse, font craindre le guide touristique, ce texte d'une quinzaine de pages, paru en 1943 chez Marguerat et réédité en 1994, n'a rien de l'image d'Epinal.

Auparavant, l'écrivain s'était déjà souvent exprimé sur sa terre d'origine. En 1938 notamment, dans une préface à une nouvelle édition du Canton de Vaud de Juste Olivier, il évoque la difficulté de parler «avec justesse et mesure de son propre pays» et insiste sur la nécessité d'éviter aussi bien le complexe d'infériorité que l'autosatisfaction. Seule la poésie, par «transposition», lui semble capable d'éviter ces écueils et de réaliser une sorte d'agrandissement du pays par-delà l'espace réel. Ainsi Eschyle a-t-il grandi Athènes, ainsi Juste Olivier a-t-il fait émerger le canton de Vaud du «désert» et du «rien».

Pays de Vaud met en scène une expérience visuelle. Un narrateur nous emmène, avant l'aube, sur quelque sommet du Jura, lorsque tout est encore indistinct et monotone comme du «papier grisâtre». A mesure que la «nuit s'effume», la lumière fait éclore les montagnes, dessine le rivage et creuse la terre. Accompagné par les encouragements du guide, «voyez», le regard fait exister un pays qui dépasse les frontières cantonales, ces abstractions sans réalité pour les yeux. Ceux-ci, fatigués et éblouis, devront d'ailleurs se détourner, heureusement relayés par les «yeux perfectionnés» de l'épervier.

De ce point de vue élevé, à cette heure et en ce mois de juillet, la campagne vaudoise se transfigure sous l'œil du poète. Parée des couleurs estivales, «la villageoise un peu austère» ressemble maintenant à une «foraine». La terrienne, profondément enracinée, devient, un instant, une de «ces femmes qui vont de porte en porte». La vie éclate alors de toutes parts, révélée par le soleil et saluée par la narration: «Ô diversité des lieux!»

Toutefois, plus loin, le narrateur, passant du «nous» au «ils», prend ses distances et tempère l'éloge: «Peut-être qu'ils sont trop en sécurité, trop bien enfermés derrière leurs montagnes.» Cette remarque, dont on trouve d'autres échos dans le texte, témoigne de l'ambivalence de l'écrivain par rapport à son pays. Le «nid» protecteur est aussi un lieu d'enfermement, de «séparation», voire d'«exil». Une réalité paradoxale, particulièrement absurde en cette année 1943: «Ailleurs on se bat et on meurt», ici «on pavoise». Le Journal de cette époque montre d'ailleurs un Ramuz perplexe, démuni: «J'aurai assisté à des événements au moins aussi graves que ceux de la Révolution française et des guerres de Napoléon. Mais comme on les mesure mal! Il est incroyable à quel point on manque d'échelle. On n'en perçoit guère (ici du moins) la dimension.»