Souvenez-vous, vous aviez bien ri en 1997, quand avait paru, à l'enseigne de La Distinction et sur l'instigation d'Henry Meyer, cet irrésistible opuscule intitulé «Sur le Banc devant la maison, femme»: à coups de crayon et de répliques parodiées, le fameux texte de Ramuz accompagnant le Livret de famille vaudois en prenait pour son grade. La parodie, c'est bien connu, est l'envers d'une reconnaissance indiscutée: et en effet, au moins autant que telle strophe de «La Venoge» de Gilles, l'invitation lancée par le mari du Livret a représenté, pour les Vaudois, un morceau de leur identité. Au fur et à mesure que son inactualité s'est accrue, le monologue signé du nom de Ramuz, tout en suscitant l'autodérision, est devenu l'objet d'un attachement non dépourvu de tendresse – de cette tendresse indulgente qu'on témoigne aux défauts de ceux qui nous sont chers. Par extension, Ramuz lui-même a été englobé dans ce courant d'affection; transformé en «notre Ramuz», il a pu de la sorte nourrir force éditoriaux, propos de cantine et discours politiques. En tant que fétiche à usage identitaire, il a échappé à l'histoire: on l'a considéré en bloc, tout d'une pièce, et sans se donner les moyens d'y toucher – ou alors, en tremblant un peu, comme si l'on osait un acte sacrilège.

Mais voici des signes qui semblent annoncer la fin de cette sacralisation. En janvier 2005, le Livret de famille du canton de Vaud change de formule: la contribution de Ramuz, non conservée, réintègre par là son statut de texte de circonstance, ancré dans une époque et un contexte sociopolitique. Puis, en automne de cette même année, le Journal de l'écrivain va paraître, qui inaugurera la série de ses Œuvres complètes aux Editions Slatkine. Or ce Journal, annoté et donné dans son intégralité, diffère sensiblement de celui que l'on connaît depuis les années 40. Etabli d'après les manuscrits, le texte ne tient pas compte des modifications faites par Ramuz en vue de la publication; ces dernières sont décrites dans l'apparat des variantes. A la fin de sa vie, le romancier avait procédé à des suppressions et à des corrections visant à composer, rétrospectivement, une image plus cohérente et plus aboutie de son parcours; la version autrement accidentée que nous allons éditer donne à voir une écriture en devenir, moins maîtrisée, parfois disparate, et soumise aux contraintes journalières. Cette restitution serait-elle irrespectueuse? Loin de porter atteinte à la grandeur et à la qualité de l'œuvre, ce choix éditorial permet de mieux saisir la manière dont l'esthétique de Ramuz s'est élaborée. L'adoption d'une approche scientifique et critique du texte, dûment justifiée, marque aussi le passage de l'ère de la vénération à celle de la compréhension. Gageons que celui qui voulait être «Ramuz, rien de plus» ne serait pas mécontent d'être (enfin) considéré non pas comme un monument national à révérer, mais comme un écrivain à lire et à étudier.

Professeur de littérature romande à l'Université de Lausanne, Daniel Maggetti codirige avec Roger Francillon l'édition des «Œuvres complètes» de C. F. Ramuz à paraître aux Editions Slatkine. Par ailleurs, le «Bulletin C.F. Ramuz 2004» (CP 181, 1009 Pully) donne des extraits de l'année 1896 du «Journal» ainsi que des nouvelles du «chantier Ramuz».