Il faudra être indulgent, cher lecteur, si je commence cette chronique en parlant un peu de moi. Je sors de trois jours de protection civile qui m'ont donné à réfléchir – et, non, je n'ai pas tapé le carton ni aligné les décis de Villette. Formé plus précisément à la protection des biens culturels (PBC), j'ai surtout pris conscience que, depuis cinq ans que je travaille au «chantier Ramuz», je fais de la PBC sans le savoir…

Prenons l'article 3 de la Convention de La Haye de 1954 sur la protection des biens culturels; il stipule que celle-ci comprend deux volets: la sauvegarde et le respect. Or, en y regardant de plus près, il se trouve que l'entreprise du «chantier» est entièrement structurée autour de ces axes. Elle a en effet débuté – souvenez-vous, c'était l'objet de la toute première chronique ramuzienne, il y a cinq ans – par un inventaire et un classement de 65 000 pages constituant le fonds manuscrit conservé par C. F. Ramuz. Chaque unité textuelle s'est vue ainsi décrite, fichée et, surtout, microfilmée. En langage PBC, on appelle ça une «documentation de sécurité». Les manuscrits de Ramuz pourraient être maintenant en partie mangés par les flammes, et leurs encres délavées par les jets puissants des sapeurs-pompiers, leur témoignage demeurerait intact, capté sur des bobines de film mises à l'abri dans les sous-sols de la Bibliothèque cantonale et universitaire à Dorigny.

Voilà pour la sauvegarde. Le respect des biens culturels demande quant à lui de prendre des mesures contre un ensemble de dangers permanents, dont la liste nous fait comprendre qu'elle a été dressée en ayant en ligne de mire des objets matériels: des monuments historiques, des bâtiments typiques, des fresques, des tableaux, etc. Elle comprend le pillage et les actes de vandalisme, mais aussi l'érosion due aux conditions climatiques ou encore les dégâts provoqués par le temps qui passe.

Mais qu'en est-il de l'érosion d'un texte? Je ne parle pas de ce qui le constitue en un livre – des feuilles pliées en 8 ou en 12, une reliure au fil ou à la colle, une couverture de cuir ou de simple carton —, qu'une température de 12 degrés et un taux d'humidité de 35% préservent de tout dommage dans un abri PBC. On le sait: tout texte n'existe que s'il est lu. Cela veut dire qu'il est bien sûr un acte de communication entre un écrivain et un lecteur, mais encore, et surtout, qu'il doit être aimé, détesté, loué, critiqué, commenté – bref, être lui-même à l'origine d'un vaste mouvement de communications. Ce qui menace véritablement un texte, ce n'est pas l'humidité ou la fumée d'un incendie, ni même le temps qui passe; c'est le silence dont il pourrait se retrouver entouré.

Par ses travaux, le «chantier» s'emploie justement à parler des textes de Ramuz; il espère aussi faire parler d'eux; il aurait sa place au nombre des institutions PBC. Pourquoi mon instructeur m'a-t-il alors regardé d'un drôle d'air quand je le lui ai proposé?