«Année perdue»: la formule est terrible, qui vient clore, dans le Journal, l'année 1929, puis, une nouvelle fois, l'année 1930. Dans sa concision, elle tire un trait sur le travail de plusieurs mois, alors que, pourtant, ce ne sont pas les projets qui font défaut. Il y a par exemple cette idée ambitieuse de roman: Adam et Eve, sous-titré parfois «L'explication de l'homme». Rien que ça.

Ramuz veut y peindre l'homme et son désir dévorant de liberté et d'amour, aux prises avec les multiples empêchements du monde, parmi lesquels les premiers sont la mort et l'incompréhension entre les êtres. Ajoutons à cela, en guise d'arrière-fond métaphysique, une grande rêverie méditative sur les premiers chapitres de la Genèse. Sur le papier, le projet a une furieuse allure d'œuvre ultime; de là à penser qu'on n'en viendra pas à bout…

L'écrivain doit sûrement le croire. Voilà déjà cinq ans qu'il y travaille, cherchant à arranger toutes les pièces du jeu de construction qu'il s'est lui-même offert. La vision du Paradis, surgissant hors du Livre, s'organise, autour de la quiétude du couple édénique avant la chute, puis de sa fuite hors du jardin. La place de la mort est également décidée; elle frappera le père du personnage principal, de façon brutale et accidentelle. Ramuz hésite en revanche sur la forme à donner à l'accident, soit en plein travail de bûcheronnage, soit, de façon plus mystérieuse, lors d'une scène de braconnage… En contrepoint, et malgré son deuil, le jeune héros affirme sa vitalité, dans un «chant de la liberté» poussé face à la nature resplendissante. Déjà, il rencontre une jeune et jolie femme; et puis… encore une année perdue. La matière constituant le roman est trop lourde, et l'édifice s'effondre à chaque tentative.

Le salut viendra de la naissance d'un parfait sauvageon: Farinet. Sur un plan du roman qui lui est consacré, on découvre un titre de travail qui ne laisse aucun doute sur les intentions de son auteur: «Farinet ou la liberté». Les discours véhéments du faux-monnayeur contre les barrières que l'on dresse devant lui seront donc l'occasion pour Ramuz de développer ce premier thème. Mais l'écrivain ne se contente pas de cela; Farinet sera également un braconnier, suivant en cela son père, dont on nous raconte le décès… lors d'une partie de chasse! Après notre enquête, il apparaît que Ramuz a ainsi transporté dans ce roman le mort qu'il s'efforçait d'enterrer ailleurs.

Adam et Eve s'en trouve allégé d'autant. Du projet initial, seuls l'utilisation de la Genèse et le motif de l'incompréhension entre les êtres demeurent. Au couple mythique, l'écrivain fait correspondre un couple humain, et trouve alors l'équilibre recherché. A tel point que, au printemps 1932, soit près de sept ans après ses premiers plans, Ramuz pourra enfin inscrire dans son Journal: «Achevé texte définitif d'Adam et Eve après trois ou quatre versions successives et successivement abandonnées.»

* Vincent Verselle est collaborateur scientifique au «chantier Ramuz».

Prochain rendez-vous: 1er mars 2003