Les dialectes de Suisse alémanique ne sont pas que des langues orales, il existe une riche tradition de littérature populaire, restée largement inconnue des Romands, réputée intraduisible. Il a fallu le succès de Pedro Lenz avec la version en français de Der Goalie bin ig – Faut quitter Schummertal (Editions d’En bas, 2014) pour que de courageux traducteurs tentent de rendre cette langue imagée et sonore qui n’a pas d’équivalent en français. Ursula Gaillard s’y est risquée avec brio pour Feu d’artifice (Füürwärch) d’Ernst Burren, un recueil de chroniques rythmées. L’auteur a passé toute sa vie à Obersdorf, dans le canton de Soleure, il y a enseigné. C’est là qu’il a glané les histoires qu’il transcrit «à haute voix» dans ses pièces de théâtre, ses poèmes, ses proses. Feu d’artifice est une suite de scènes villageoises. Elles parlent de la vie de tous les jours, vue au ras du sol par ceux qui la vivent. Rognes entre voisins, conflits dans les ménages, mariages et enterrements, scènes de bistrot ou de supermarché.

Ragots de village

Mémé est à l’hôpital, peut-on lui confier des messages pour pépé qu’elle va bientôt rejoindre au ciel? Il y a des choses qu’il vaut mieux lui épargner. A 13 ans, Michou est rentré après minuit. Pas question que ça se reproduise, sinon, il va mal tourner, comme tant d’autres dont les parents ne savent pas s’occuper, suivez mon regard. Antonio, le fils adoptif, s’est fait tabasser si rudement qu’il en est resté handicapé, et qu’il a préféré en finir tout-à-fait. Et il y a ce but mis par Ronaldinho, «juste incroyable»: «Même ma femme m’a dit/qu’elle était vraiment ravie/que pour une fois/il me soit enfin arrivé/quelque chose de bien.» Ainsi dans ce rythme oral, sans majuscules ni ponctuation, des vies entières se déroulent avec leur vérité nue, leurs élans et leurs mesquineries – ragots de village, petits et grands drames, sans commentaire ni jugement, de l’existence à l’état brut, du grand art.

Langue quasiment illisible

Ursula Gaillard a su trouver une scansion et un lexique qui rendent la musique si juste d’Ernst Burren, une langue quasiment illisible pour un œil habitué au «bon allemand» (une édition bilingue serait intéressante comme le montre un texte original en postface). En 2017, un des prix suisses de littérature a récompensé un autre recueil, Dr Chlaueputzer trinkt nume Orangschina. Une tournée de lectures est organisée: si l’une d’elles a lieu près de chez vous, précipitez-vous: entendre l’auteur dire ses chroniques d’un ton bourru, en dialogue avec la traductrice, est une expérience enthousiasmante.


Ernst Burren, «Feu d’artifice», trad. d’Ursula Gaillard, Editions d’En bas, 176 p.