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Chroniques de mangeurs solitaires

L’obésité tue plus que la malnutrition. A l’Arsenic, à Lausanne, Fabrice Gorgerat donne sa vision, poétique et ludique, de cette catastrophe aussi meurtrière que muette

Chroniques de mangeurs solitaires

Scène L’obésité tue plus que la malnutrition

A l’Arsenic, à Lausanne, Fabrice Gorgerat donne sa vision, poétique et ludique, de cette catastrophe aussi meurtrière que muette

Danse avec la glace. Pas de l’eau glacée, non, synonyme de punition, mais de la crème glacée, largement fondue, onctueuse, de la vanille pour fille, programme nettement plus cochon. Dans Manger seul, à l’Arsenic, ces jours, Fiamma Camesi, fidèle de Fabrice Gorgerat, prête une nouvelle fois son corps au langage très sensoriel du metteur en scène lausannois. En 2011, dans Emma, chronique de l’ennui provincial, la blonde actrice avalait, puis recrachait des litres d’encre et de lait. Une année plus tard, dans Médée/Fukushima, la même comédienne, transformée en spectre nucléaire, se couvrait de piques et de grains de riz avant de grimacer affreusement à la face de la ville-cimetière…

Ici, Fiamma Camesi n’est pas un zombie. Mais une femme obèse qui danse comme une jeune promise devant son frigo avant de calmer ses angoisses en plongeant dans la glace par kilos. Pour suggérer le surpoids, la comédienne a enfilé robes sur robes. Objectif: ressembler à un pachyderme.

Comment un corps alourdi se déplace-t-il? Comment ce même corps fait-il l’amour? Quel rapport à la nourriture une personne en surpoids entretient-elle? Forcément jouissif, comme la jeune fille la crème, ou simplement contractuel, style «je mange, car je suis» sans affect, ni même appétit…

Dans Manger seul, réflexion poétique autour de la malbouffe qui s’inscrit dans le cycle des catastrophes planétaires entrepris par Fabrice Gorgerat, Cédric Leproust se glisse dans la peau de ce gros-là: un gros qui graille sans griserie. Et le jeune comédien est stupéfiant. Une histoire de souffle, d’exaspération enfouie, d’inconfort permanent, de frein à la vie. Pas même de colère, mais une lassitude lourde.

L’ironie veut que, pour de vrai, Cédric Leproust est filiforme. D’ailleurs, il faut tout le génie de la compagnie – Estelle Rullier aux décors, Karine Vintache aux costumes – pour que ce corps longiligne prenne du volume. Ou comment les éléments de la junk food sont montés en épingle. Le poids, cette méchante cuirasse qui attaque celui qu’elle semble protéger…

L’image est forte. Comme cette séquence, plus triviale, mais tout aussi collante, durant laquelle Marco Berrettini fait fondre des oursons en gomme sur une plaque chauffante. Le sucre, toujours lui, ce faux ami. Tout en touillant cette infâme tambouille, le danseur raconte son expérience sexuelle avec deux obèses. Le regard, dit-il, sauve tout. Car c’est lui qui guide l’énergie. Le facétieux narrateur se souvient quand même qu’il a failli y passer, coincé entre le sofa et la partenaire XXL, et surtout, incapable de signaler l’inconfort, puisque sa voix restait prise au piège d’un mur plissé…

Potache, cette vision de l’obésité? Non, Fabrice Gorgerat conserve son sens tragique et poétique. Si Marco Berrettini amène dans cette traversée une dimension quotidienne et anecdotique en évoquant encore son amère expérience pédagogique – ne jamais dire à des enfants qu’ils mangent de la cervelle! – ce dernier travail de la compagnie Les Jours tranquilles, qui fête ses vingt ans d’existence, garde toute sa qualité visuelle et sensorielle.

C’est que, très vite, Fabrice Gorgerat a senti que «Thyeste était son mythe». Thyeste? C’est ce roi de Mycènes, qui, pour avoir engrossé la femme de son frère Atrée, se voit puni du pire supplice par le frère lésé: manger ses propres fils qu’Atrée a tués puis cuisinés. Miam. Le mythe, fil rouge du spectacle, dit bien la peur actuelle des Occidentaux. Selon une étude de l’Observatoire des habitudes alimentaires, trois quarts de la population aisée souffre de «ne plus savoir ce qu’elle a dans son assiette». Sommes-nous tous des Thyeste, savourant ce qui nous outrage? La question est posée. Dans une forme libre, poétique et ludique qui permet de nourrir l’esprit sans trop… peser.

Manger seul, jusqu’au 19 nov., Arsenic, 021 625 11 36, www.arsenic.ch

Sommes-nous tous des Thyeste, ignorant le contenu de notre assiette et savourant ce qui nous outrage?

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