Images

Chronos photographié au musée du Locle

Le musée des Beaux-Arts expose les très belles séries de Hiroshi Sugimoto et Dan Holdsworth, qui interrogent à leur manière le temps qui passe

Une thématique incontournable dans la région; le Musée des Beaux-Arts du Locle consacre ses expositions d’hiver au temps qui passe. Invité d’honneur: Hiroshi Sugimoto, dont les trois séries les plus fameuses sont présentées. L’histoire démarre au premier étage, dans une salle aux murs noirs faiblement éclairés. Cinq tirages très grand format présentent les «Theaters» photographiés par le Japonais, aux Etats-Unis essentiellement mais également en Italie. Le projet, démarré il y a quarante ans, met en scène des salles de cinéma abandonnées, ces «movies palaces» gigantesques construits dans les années 1920 et 1930 pour accueillir des centaines voire des milliers de spectateurs. Hiroshi Sugimoto a eu l’idée d’y projeter ses films préférés et d’adapter le temps de pose de son appareil photographique à la durée de la séance. Il a calculé qu’il condensait ainsi plus de 170 000 vues pour un long-métrage de deux heures, à raison de 24 images/seconde. En résultent des photographies étranges, irradiées par un écran parfaitement blanc et lumineux tandis que le reste de l’espace est plongé dans le noir. Il y a une incongruité entre cet écran, avatar de la modernité, et ces salles grandiloquentes et rococo d’une autre époque, une friction entre la lumière et l’ombre.

A l’étage supérieur, les cimaises sont blanches et accueillent les «Seascapes» de Sugimoto. Rien d’autre que le ciel et la mer, aucune trace humaine, pas un passage de bateau, d’avion ou d’oiseau. Le public est confronté à la vue originelle, celles qu’ont pu observer des milliers de gens avant lui. Le ciel, la mer et une ligne d’horizon, parfois filiforme, parfois confuse, tracée au beau milieu du tirage. Les images en noir et blanc semblent d’abord extrêmement simples, mais se complexifient à force d’être considérées. Le regard se perd dans la contemplation, l’oeil détaille les petits mouvements des vagues et décèle un nuage tandis que les pensées vagabondent. «Le travail d’Hiroshi Sugimoto est un positionnement quant à la permanence. C’est l’idée de sortir du temps immédiat, de toutes ces images qui nous arrivent en flux continu. Lui a démarré ces séries il y a quarante ans et les poursuit aujourd’hui, note Nathalie Herschdorfer, directrice du Musée des Beaux-Arts du Locle. Je considère comme notre rôle d’offrir cette prise de distance avec le quotidien.»

Sous la verrière du musée, la dernière série de l’artiste japonais et l’une de ses plus anciennes: Dioramas. En noir et blanc toujours, un groupe de vautours s’affaire autour d’une carcasse sans doute, sous le regard d’un coyote. En s’approchant, on découvre des yeux étrangement fixes et une savane peinte. L’image a été prise au Museum d’Histoire naturelle de New York dans les années 1970. Là encore, le questionnement s’emballe sur la notion de réalité et celle de décor, en écho avec les séries précédentes. On aimerait voir plus d’un tirage. «Il y en avait d’autres mais je n’en ai gardé qu’un pour permettre vraiment la contemplation», justifie la directrice.

Photocartographie

Nathalie Herschdorfer cherchait un autre travail à présenter en regard avec celui-là, une approche plus contemporaine de la photographie de paysage. «Dan Holdsworth s’inscrit dans la tradition de la photographie de paysage dans le sens où il se rend sur un lieu pour faire une image qui tiendra dans un rectangle. Mais le résultat de son travail est extrêmement surprenant, j’ai cru au départ qu’il s’agissait de peinture», souligne Nathalie Herschdorfer. Le Britannique photographie des glaciers à l’aide de drones ou d’hélicoptères, tandis qu’un géologue enregistre toutes les coordonnées des vues avec un GPS. Les données sont ensuite additionnées et cela donne une photocartographie inédite en 3D, faites de milliers de petits points de différentes couleurs, sur un fond argenté: blanc pour la glace, gris pour la roche et bleu pour l’eau.

De près, on dirait que certaines zones ont été passées au pastel. On devine l’accumulation de strates diverses, les creux et les saillies du relief. De loin, on a l’impression d’une étoffe très légère jetée dans les airs et dont le mouvement crée des plis et un agencement. Chaque vue semble à la fois terriblement concrète – la moindre fissure est répertoriée — mais aussi parfaitement abstraite. Dan Holdsworth a enregistré des glaciers aux Etats-Unis, en Islande, dans les Alpes ou le Jura. Seuls 4 tirages sont exposés au Locle, réalisés dans la région: Argentière, Bossons et Jura.

Pour compléter cette réflexion sur le temps, le Mbal expose encore des dessins et gravures d’André Evrard, eux aussi faits de couches successives, ainsi qu’une installation du Bernois Zimoun sur le mode du métronome démultiplié, à la fois ludique et terrifiant.


Temps continu, Musée des Beaux-Arts du Locle, jusqu’au 29 janvier 2017.

«Pouvez-vous nous parler… Dan Holdsworth», édition du Mbal.

Publicité