Influences

Chtchoukine, 
le collectionneur qui a enflammé l’art à Moscou

La Fondation Louis Vuitton reconstitue une des plus grandes collections 
du début du XXe siècle, 
avec ses Monet, Gauguin, Picasso ou Matisse, 
et la confronte 
aux avant-gardes russes

La Fondation Louis Vuitton réussit le tour de force de réunir à Paris une grande partie de la collection de Sergueï Chtchoukine (1854-1936), dispersée aujourd’hui entre les musées de Moscou et de Saint-Pétersbourg, et de reconstituer quelques-uns des ensembles regroupés dans les salles du palais Troubetskoï que le collectionneur avait ouvert à la visite dès l’année 1908. Entre la fin du XIXe siècle et 1914 (au moment où les frontières russes sont fermées par la Grande Guerre), Chtchoukine achètera, principalement à Paris – où il devient un témoin et un acteur de la révolution artistique –, 275 œuvres, dont plus de la moitié occupe les cimaises du bâtiment conçu par Frank Gehry, accompagnée par une trentaine d’œuvres de l’avant-garde russe, au total 160 pièces.

Avec Sarah, Michael, Leo et Gertrude Stein, dans une moindre mesure avec Ivan Morozov (car il était plus prudent), avec quelques marchands et d’autres collectionneurs moins connus, Sergueï Chtchoukine a accompagné l’audace des Matisse, Derain ou Picasso au moment où leur art fait basculer la peinture dans un monde encore inconnu. Un siècle plus tard, personne, ou presque, ne conteste la pertinence du fauvisme ou du cubisme.

La fièvre du collectionneur

Le prix des œuvres du début du XXe siècle ayant atteint des sommets stratosphériques, la démarche de ces collectionneurs peut paraître spéculative ou au contraire follement dispendieuse. C’est oublier que rien ne garantissait que les tableaux accumulés avec fièvre et avec ferveur deviendraient des «icônes de l’art moderne», comme l’indique le titre de l’exposition, et que leur prix restait modeste par rapport à ceux d’aujourd’hui.

La famille Chtchoukine a fait fortune dans le commerce du textile. En 1890, à la mort de son père, Sergueï prend la tête de «Chtchoukine & Fils». Avec ses frères, et comme beaucoup de membres de la nouvelle bourgeoisie qui prend le pouvoir sur l’économie dans la seconde partie du XIXe siècle, il est déjà amateur d’art et achète de la peinture, car c’est un signe de distinction sociale et de bon goût. Il apprécie les paysages, les ouvrages exotiques des pays où il voyage pour son métier. Rien ne le prépare à devenir l’un des boutefeux de «ce bûcher des conventions picturales», comme l’appelle Anne Baldassari, la commissaire de l’exposition. Ce bûcher qui commence à flamber vers 1905, Chtchoukine en emportera les flammes à Moscou.

La collection Chtchoukine n’est pas une collection comme les autres. Anne Baldassari le montre avec clarté en prenant par la main les visiteurs et en les menant des toiles de Matisse et Picasso jusqu’aux apothéoses de l’abstraction des constructivistes russes. Lors de ses premiers voyages à Paris, Chtchoukine commence à tâter l’eau de la modernité artistique avec tact. Il rencontre des marchands comme Durand-Ruel. Il s’intéresse à Monet, Cézanne ou Van Gogh. Il achète. Mais son premier grand coup est l’acquisition de seize Gauguin de la dernière période qu’il accrochera chez lui bord à bord comme dans une iconostase orthodoxe.

L’aventure Matisse

Plusieurs facteurs accélèrent cette vocation de collectionneur. D’abord, la fortune, celle de son entreprise ajoutée à celle de son épouse, dont la famille est propriétaire de mines en Ukraine. Ensuite, l’emménagement dans le palais Troubetskoï qui joue comme un appel d’air. Et les tragédies familiales, avec suicides et morts précoces, qui le plongent dans le désespoir. Enfin, la rencontre avec les artistes, les marchands et les collectionneurs parisiens, en particulier avec les Stein.

Chez les Stein, il y a Leo et Gertrude d’une part, Sarah et Michael de l’autre. Chez les uns, on est plutôt Picasso, chez les autres, plutôt Matisse. La rencontre avec ce dernier est décisive. Sergueï peut déjà être considéré comme un collectionneur accompli. Mais Matisse est une aventure. Lors d’une visite au quai Saint-Michel dans l’hôtel où loge l’artiste, Chtchoukine s’arrête sur une nature morte. Matisse rapporte ce propos: «Je l’achète, dit Chtchoukine, mais il me faut d’abord l’avoir chez moi plusieurs jours, et si je peux la supporter, et qu’elle m’intéresse toujours, je la garderai.» Il la gardera. Mais continue à hésiter.

En 1909, il commande deux toiles sur le thème de la danse et de la musique pour le palais Troubetskoï en ignorant ce que le peintre va faire. Dans une lettre, il demande un croquis en couleur, mais ajoute, «j’ai confiance en vous et je suis sûr que le grand tableau sera une belle décoration pour mon escalier». Après l’accueil hostile fait à La Danse et à La Musique au Salon d’automne de 1910, il commence par récuser sa commande avant de l’assumer. Ces tergiversations n’ont rien d’étonnant. Chtchoukine n’est pas un collectionneur secret. Depuis 1908, son palais est ouvert et il doit faire face à l’opinion des visiteurs. En mai 1909, il écrit encore à Matisse: «On rit un peu de moi, mais je réponds toujours rira bien qui rira le dernier.» En 1914, il aura acheté 41 Matisse.

La chapelle Picasso

L’autre géant de la collection Chtchoukine est Pablo Picasso, qu’il rencontre grâce à Gertrude Stein et dont il accumulera 50 œuvres. Là, Chtchoukine alimente consciemment le «bûcher des conventions picturales». S’il commence par acquérir quelques tableaux des périodes dites bleues ou roses, ce sont les plus rocailleuses, les plus âpres, comme L’Etreinte de 1900 ou La Buveuse d’absinthe de 1901. Il accompagnera ensuite la montée vers le cubisme et la formidable entreprise de destruction-reconstruction de Picasso, des paysages d’Ebro aux collages de 1912 en passant par l’une des plus fameuses toiles du peintre espagnol, Trois Femmes (1909). Il rassemble tout dans un cabinet exigu qui prendra le nom de chapelle ou de cellule Picasso.

En 1912, un peintre, décorateur, scénographe et historien d’art, Alexandre Benois, qui n’est pas ami des avant-gardes, commente ainsi la visite: «Restez dans la chapelle cubiste ne serait-ce qu’une petite heure et votre œil commencera à s’accoutumer à cette nouveauté qui vous aura fait si peur et votre perception de tout le reste de la collection vous semblera comme altérée. Il y a peu, Matisse avait l’air si gai et limpide, pourquoi donc remarquez-vous à présent qu’il est superficiel, voire vide, et que son art est un peu gratuit? Vous étiez transporté par les couleurs rayonnantes de Gauguin, pourquoi les trouvez-vous soudain quelque peu mielleuses? Les impressionnistes vous semblaient vivants, audacieux, spontanés, comment se fait-il que vous commenciez à percevoir chez eux un soupçon de ce que nous appelons académisme et que les Français qualifieraient de pompier? Vous sentez que quelque chose vous a empoisonné, mais quelque chose s’éveille en même temps en vous.»

Déconstruction-reconstruction

C’est en voyant cette salle, notamment les tableaux de 1909-1910 et les collages cubistes, puis en allant chez Picasso à Paris, que les peintres russes de l’avant-garde concevront la déconstruction-reconstruction du visible et la pousseront à son point extrême, jusqu’aux solutions les plus radicales adoptées par Malevitch avec Carré noir sur fond blanc (1915-1929), Tatline avec Contre-relief (1916), Rodchenko avec Composition 66 (86). Densité et poids (1919) ou Klioune avec Lumière rouge. Composition sphérique (1923). Comme le disait Alexandre Benois: «Vous sentez que quelque chose vous a empoisonné, mais quelque chose s’éveille en même temps en vous», et ce quelque chose s’est éveillé dans la peinture de Russie.

Lors de la révolution bolchevique, la collection Chtchoukine est confisquée. Dès 1922, avec celle de Morozov, elle rejoint un «Musée d’Etat d’art occidental moderne» qui comprendra quelque 800 œuvres. Après des tribulations et leur transport dans des caisses au-delà de l’Oural lors de l’invasion allemande, ces œuvres reviennent à Moscou la guerre terminée. Elles se heurtent à la doctrine culturelle réaliste socialiste de Staline qui les disperse en province quand il n’ordonne pas de les détruire. Les conservateurs de l’Ermitage et du Musée Pouchkine obtiennent néanmoins de les conserver pour des études scientifiques à condition qu’elles ne soient pas exposées. Elles réapparaîtront aux cimaises à partir des années 1960.

L’empreinte du politique

En confrontant la collection de Sergueï Chtchoukine et des œuvres qui y ont puisé en partie leur compréhension de l’art et leur énergie, l’exposition de la Fondation Louis Vuitton n’appelle pas à une contemplation béate, même si celle-ci est garantie par la qualité des tableaux. Elle appelle à regarder Matisse et Picasso sans choisir sa préférence parce qu’ensemble ils tracent un avenir. Elle appelle à s’interroger sur un moment inachevé de l’histoire des images et sur les relations de cette histoire avec celle des pouvoirs politiques. Les avant-gardes russes ont embrassé le projet révolutionnaire, mais leur projet pictural s’est effondré avec lui. Le gel stalinien est-il la seule raison de cet effondrement ou ce dernier était-il déjà en germe dans leur peinture? La réponse reste en suspens, car rien ne dit que l’art d’aujourd’hui l’a trouvée, même dans le palais de verre de Frank Gehry dédié à la continuité et à l’éternité de l’art par la volonté d’un collectionneur du XXIe siècle. 


A voir

«Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine. Musée de l’Ermitage-Musée Pouchkine». Fondation Louis Vuitton, Paris. www.fondationlouisvuitton.fr. Jusqu’au 20 février 2017.

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