CHINE

Chu Ta: Le trait essentiel

Dépositaire d'une tradition millénaire, le maître du XVIIe siècle explore des voies nouvelles.

Cet album réunit les talents de trois maîtres: le peintre chinois Chu Ta dont le mutisme volontaire renvoie à l'art épuré, le sinologue et écrivain François Cheng, qui commente une à une ses peintures avec finesse, et l'éditeur Jean-Pierre Sicre, qui a choisi pour ce livre broché le parti de la simplicité élégante.

Le destin de Chu Ta est singulier, comme est hardie son œuvre qui se situe, à la fin du XVIIe siècle, entre tradition et modernité. Issu d'une famille princière de la province du Chiang-hsi, très tôt formé à l'art de la calligraphie, de la peinture et de la poésie, il s'enferme dans le mutisme le plus absolu quand les Mandchous venus du nord prennent le pouvoir, après la chute des Ming en 1644, et que son père meurt. Il choisit la solitude de la montagne, lieu par excellence du refus du monde, et devient moine bouddhiste sous le nom de Hsuëh-ko («Neige à part»); avant de se tourner vers le taoïsme, plus critique à l'égard du pouvoir en place, et de revenir vers la quarantaine à la vie laïque pour se consacrer entièrement à la peinture. Mais pour échapper aux sollicitations que lui vaut sa célébrité, il obéit à sa nature farouche en rompant avec toutes ses attaches, la soixantaine passée, et en vivant désormais comme un vagabond.

Un de ses contemporains, le fonctionnaire lettré Shao Ch'ang-heng, disait de lui qu'«il ne pouvait s'exprimer que par la folie ou le mutisme, ou en usant d'insolence. On le traitait de dément ou d'orgueilleux.» Si son art a parfois déconcerté ses contemporains, François Cheng explique que c'est en raison des libertés prises par un artiste peu soucieux des normes et amateur de paradoxes. Sensible à l'équilibre cosmique du yin et du yang, Chu Ta fait sienne la théorie de «l'unique trait de pinceau», identifié au souffle originel, lui-même émanant du vide primordial: longuement médité, ce trait initial doit être tracé sur le papier d'un seul geste rapide, sans repentir (on en voit un bel exemple dans le Rocher moussu ci-dessus).

Pour Chu Ta le muet, le trait est vraiment cette «voix du dedans» qui permet d'exprimer toutes les nuances de la pensée et du sentiment, en même temps, écrit François Cheng, qu'il «cerne la forme, révèle la matière, suggère volume et perspective, supplée même à la couleur» – car Chu Ta est essentiellement fidèle au noir de l'encre, relevé par la note rouge du sceau. Son mutisme semble avoir exacerbé chez lui la puissance du regard. Il capte d'emblée la structure d'un paysage, avec une prédilection certaine pour les montagnes et les rochers; et l'œil est l'élément qui prime dans son bestiaire d'oiseaux et de poissons: canard inquisiteur, faucon aux aguets, cailles désapprobatrices, aigles en colère, corneilles atrabilaires, poissons à l'œil torve ou étonné, requin rieur, tous ces animaux sont dotés par le peintre d'une personnalité qui reflète son humeur inquiète et vigilante, plus rarement pacifiée.

I. M.

François Cheng, Chu Ta 1626-1705, le Génie du trait. Phébus, 85 ill. coul., 24 x 30 cm, 160 p.

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