Depuis son arrestation l’hiver dernier pour fraude fiscale, le désormais ex-patron de Renault-Nissan, Carlos Ghosn, hante les titres de la presse, sans qu’on sache très bien dans quelle catégorie ranger son cas, dans les méandres qui relient l’actualité économique, la chronique judiciaire et les imbroglios affairisto-industriels. Cela n’importe peut-être pas vraiment, tant sa cause semble perdue d’avance. Qui s’étonnera qu’un grand patron, parmi les mieux payés d’Europe et du Japon, puisse se livrer à de pareils traficotages, comme si ses rémunérations déjà stratosphériques ne le satisfaisaient pas?

On ne se demandera donc pas s’il est innocent ou coupable, victime d’une machination ou tout simplement traité comme il le mérite. Mais pourquoi le salaire et les fraudes d’une personnalité dont les qualités de manager sont par ailleurs reconnues suscitent-ils ainsi l’antipathie des opinions publiques, voire leurs réactions scandalisées, alors qu’elles ne s’en émeuvent guère quand ce sont leurs joueurs de football préférés qui sont en cause?

La main dans le sac

Risquons une explication. L’avidité manifestée par Carlos Ghosn n’est pas un simple travers individuel: c’est un mode de fonctionnement qui renvoie à celui de la société d’aujourd’hui dans son ensemble, sans qu’elle veuille ou puisse s’y reconnaître, sous peine de rompre le vernis de valeurs et de respectabilité qui garantit sa cohésion. Du coup, celui qui se fait prendre la main dans le sac, comme le pauvre Ghosn, devient un bouc émissaire idéal, qui permet en réalité de maintenir la viabilité du système. Il en est donc aussi la victime paradoxale.

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Prisonnier de ce rôle, Carlos Ghosn a un précédent célèbre, le Volpone de Ben Jonson, dans la comédie du même nom. Créée en 1606, la pièce de ce contemporain de Shakespeare est restée au répertoire autant pour sa force satirique que pour sa cruauté inquiétante. Elle se déroule dans une Venise imaginaire, décrite comme le lieu cardinal de toutes les intrigues humaines. Volpone («renard» en italien) est l’un des hommes les plus riches de la ville, qui a construit sa fortune sur le dos des autres. Passé maître dans l’art de manipuler les apparences, il a compris que le désir de s’enrichir à tout prix rend les hommes crédules et les met à la merci de celui qui sait en profiter. Sa dernière trouvaille est de se feindre mourant afin de capter les bons procédés d’une série de personnages en vue à qui il fait miroiter son prometteur héritage. Mais lui-même saura-t-il se montrer assez habile pour échapper à la règle?

Aveu forcé

Volpone finit en effet par se faire prendre au piège de sa propre habileté, au terme d’une série d’intrigues dont l’enchevêtrement menace de l’étouffer: trompé par son homme de confiance, il est contraint de révéler la supercherie sous peine de tout perdre. Lourdement condamné par la justice, désormais seul face à lui-même comme face au public, il n’a plus qu’à implorer la clémence de ce dernier. Qui de mieux placé pour le blanchir?


Extrait:

«Volpone [prononçant l’épilogue].
Les bravos sont le sel de toute comédie.
Aussi, bien qu’aujourd’hui Justice le châtie,
Le Renard ose croire n’avoir à votre encontre
Commis aucun délit. Devant vous il se montre
Pour le verdict. S’il est coupable, censurez-le.
S’il ne l’est pas, applaudissez, partez heureux.»


Ben Jonson, «Volpone ou le Renard», Gallimard, 2009, 304 p. Traduit de l'anglais par Michèle Willems.