Genre: roman
Qui ? Charif Majdalani
Titre: Le Dernier Seigneur de Marsad
Chez qui ? Seuil, 252 p.

Coup de théâtre chez les Khattar: en cette journée de mai 1964, Simone, la fille chérie du patriarche, s’est enfuie avec son amoureux. Colère du père, femmes en pleurs, visites des voisins comme pour un deuil, ragots et murmures en ville.

Le Dernier Seigneur de Marsad s’ouvre dans une grande agitation. Inscrit dans une vieille tradition familiale, l’enlèvement de Simone n’en est pas moins une insulte intolérable à l’autorité du chef de famille, Chakib, deuxième du nom. La trahison est d’autant plus blessante que le ravisseur est Hamid Chahine, son bras droit à l’usine, le fils du régisseur de ses terres, celui qu’il a fait venir à Beyrouth, dont il a payé les études, un garçon intelligent et efficace, bien plus gratifiant que ses propres fils.

Pourquoi alors un refus si catégorique? Cette question traverse tout le livre, avec coups de théâtre, violences, secrets de famille, révélations et contradictions. Il y a une raison explicite, évidente: la mésalliance. La famille Khattar a toujours su asseoir son pouvoir par le jeu de mariages stratégiques et Simone était déjà promise. Mais il semble qu’il y ait plus que ce conflit de classes.

Comme dans Histoire de la Grande Maison (Seuil, 2005), Charif Majdalani se sert d’une saga familiale pour retracer l’histoire du Liban. Ici, c’est le démantèlement d’une société patriarcale où les religions et les strates sociales se côtoyaient sans trop de difficultés. Le narrateur, dont on ne sait pas grand-chose, sinon qu’il a de bonnes raisons d’en vouloir aux Khattar et qu’il appartient à la génération de Simone et de ses frères, dessine d’abord à grands traits l’origine de cette famille d’artisans de religion orthodoxe, qui, en trois générations, ont su édifier une sorte d’empire, régnant sur le quartier de Marsad, «au sud de la vieille ville de Beyrouth», et sur un immense domaine dans la Bekaa. Et comme souvent, les héritiers chargés de perpétuer et de consolider l’emprise de la famille se révèlent des incapables ou des rebelles. Chakib le deuxième est un homme autoritaire, un tyran domestique, un chef de clan et un patron capable de générosité, un homme d’affaires et un politicien habile.

Francophiles

La fortune des Khattar doit beaucoup à la spéculation sur le blé pendant la famine et leur influence politique à des alliances conclues avec de nobles familles dont ils ont racheté les dettes. Le pouvoir de ces nouveaux bourgeois francophiles se manifeste à travers les maisons: l’immense demeure de Marsad et celle de Kfar Issa, à la campagne, où les enfants ont passé les étés à jouer et à chevaucher dans la plaine en compagnie de Hamid. Plus tard, à Beyrouth, les différences de classe se sont creusées, mais le jeune homme n’en participait pas moins aux sorties de cette jeunesse dorée.

C’est ainsi qu’est né l’amour interdit entre Simone et lui. Dans ce monde, les religions ne jouent pas encore le rôle dévastateur qu’elles vont exercer dans quelques années. A fortune et rang égaux, chrétiens et musulmans se fréquentent cordialement. Mais peu à peu, le quartier est envahi par des groupes qui fuient les milices chrétiennes dans d’autres quartiers. Beaucoup de notables abandonnent le quartier, leurs propriétés sont occupées, les jardins détruits. La maison des Khattar se trouve progressivement isolée dans un environnement hostile et le vieux Chakib reste seul à bord, capitaine dérisoire d’un navire en perdition, son usine ruinée, ses alliés évanouis. On connaît la suite de cette histoire de sang et de terreur, la guerre civile entre milices chrétiennes et musulmans, la prise en otage du pays par l’OLP, l’attaque par Israël.

Mais il y a aussi dans ce roman un versant ensoleillé, étoilé, c’est le domaine de Kfar Issa. Pour décrire la lumière, les odeurs, le silence et l’opulence, la richesse de la langue de Charif Majdalani fait merveille. La propriété est le refuge de Chakib, auprès de Lamia, la mère de Hamid. Cette forte femme, libre et audacieuse, dure aussi, est une de figures les plus attachantes et complexes du livre. C’est elle, en fin de compte, qui tient en main la destinée du domaine. Ce récit du déclin d’un monde de clans, d’influences, de pouvoir symbolique et d’argent fait penser au Guépard, le roman de Giuseppe Tomasi di Lampedusa. Mais Chakib Khattar n’a pas la lucidité amère du prince Salina: il s’obstine dans son refus du changement. Si Hamid n’a pas le cynisme aristocratique de Tancrède, il sait lui aussi prendre le train du changement. Quand il perd Simone et sa position à Beyrouth, il se tourne, pragmatique, vers les pays arabes où se trouve l’avenir économique.

Et la fin le trouve, peut-être apaisé, de retour à Kfar Issa. C’est là que Charif Majdalani est le meilleur, dans l’évocation des vergers, des champs, de la permanence de la terre en dépit de ce que les hommes lui font subir.

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Charif Majdalani

«Le Dernier Seigneur de Marsad», p. 217

«Chakib combattit seul désormais, entouré de quelques familles de partisans, comme le dernier empereur de Byzance, sans pouvoir, sans armée, sans rien, en proie aux provocations qui allaient désormais en s’accroissant»