«Chaque pays a le cinéma qu'il mérite. […] Nous voulons simplement que des cinéastes qui vivent à Zurich, Lausanne ou Genève puissent s'exprimer, et le cinéma suisse suivra. Pendant longtemps, nous nous sommes tus. Maintenant, nous commençons à parler et notre accent en vaut probablement d'autres. Nous parlons donc, nous vous parlons.»

Lors des Rencontres cinématographiques de Soleure qui se sont terminées dimanche dernier, ces propos auraient pu être tenus par n'importe lequel des 200 signataires de Doegmeli, ce mouvement lancé par la relève du cinéma suisse (LT du 11 août 2000 et du 27 janvier 2001). Mais ce n'est pas le cas. Car cette déclaration, publiée par la Tribune de Lausanne, date… du 17 octobre 1969! Elle est signée Alain Tanner, qui réussira, à l'époque et avec un autre mouvement (le fameux Groupe des Cinq), à éveiller une conscience cinématographique en Suisse…

Le spectacle, dans les cafés du bord de l'Aar il y a une semaine, d'un nouveau regroupement de cinéastes montre que tout est à refaire. Ce n'est pas inventer la roue que de dire à quel point le cinéma en Suisse a tourné en rond pour revenir au point zéro dès l'institutionnalisation du Groupe des Cinq, tous, sauf le franc-tireur Tanner, ramollis par les subventions fédérales, les films commémoratifs ou les salaires réguliers de la télévision.

Tout est à refaire, comme le prouvent les historiens du cinéma des universités suisses, dont celle de Lausanne, à travers des ouvrages présentés à Soleure. Parmi ceux-ci, Cinéma suisse: nouvelles approches (Ed. Payot) et son chapitre «Le cinéma suisse au miroir de la critique cinématographique en Suisse romande», intéressante plongée, signée Marie André, dans la presse à l'époque de l'éclosion du Groupe des Cinq. Comme tous ses collègues, Marie André décrypte le passé sans le raccrocher au présent ou en tirer des conclusions pour l'avenir. Mais, dans le cas particulier, les extraits tirés de la Tribune de Lausanne et de la Tribune de Genève entre 1964 et 1972 sont frappants, car toujours d'actualité.

Constat: le cinéma suisse de l'an 2000 n'est pas dans un meilleur état que celui qui précédait le Groupe des Cinq. Il suffit de se rendre à Soleure, et de contourner sa vitrine d'un cinéma suisse si surchargé qu'il ne profite plus à aucun film, pour entendre le mécontentement d'une nouvelle génération qui souffre de la trace laissée par le Groupe des Cinq. Il y a de quoi: la respiration des années 60-70 influence encore aujourd'hui toute la structure du cinéma suisse, de Berne aux mécènes privés, apaisés jusqu'à la léthargie par le souvenir d'une période faste, mais révolue.

Le réveil sonne enfin, par la voix des jeunes réalisateurs. Ras le bol de l'éparpillement des subventions, interminable labyrinthe pour les cinéastes. Ras le bol de l'absence totale de suivi promotionnel. Ras le bol d'une profession qui ne cesse de vanter le professionnalisme de ses techniciens et préfère un film beau plutôt qu'un bon film.

Les ratés du système se voient, comme jamais le reste de l'année, à Soleure. Là où la quantité (122 films en six jours!) l'emporte sur une qualité laissée à l'appréciation du public, pour ne blesser personne. «A la réflexion, écrivait le critique Georges Bratschi le 22 mai 1969 dans la Tribune de Genève, on se demande si la Suisse romande n'a pas déjà trop d'auteurs de cinéma: elle en aligne au moins douze alors qu'il est difficile d'en trouver autant dans le cinéma mondial.» Posons la question aujourd'hui: y a-t-il vraiment, en 2001 et dans la Suisse entière, 122 auteurs?

De fait, Soleure est la métaphore vivante du cinéma suisse depuis plus de trente ans. Un cinéma suisse où le comptage (de films, d'argent, d'entrées) passe avant tout. Un cinéma suisse fabriqué pour faire vivre ceux qui le fabriquent, et très peu pour le plaisir des spectateurs: les Journées cinématographiques plafonnent, dans les infrastructures limitées de Soleure, à 30 000 entrées chaque année, 30 000 entrées majoritairement engrangées grâce aux 1000 accrédités de la profession (le tarif d'entrée pour les autres, 15 francs pour une chaise en bois, est dissuasif). Un cinéma suisse, enfin, qui évapore ses chances de succès à l'étranger: face aux 1000 Suisses accrédités, seuls 100 acheteurs et journalistes étrangers se rendent à Soleure, provenant tous de villes qui portent, là encore, la marque typique des années 60 et 70: Leipzig, Budapest, Saint-Pétersbourg, Minsk, etc. Personne ou presque de France, d'Italie ou de Grande-Bretagne, commercialement plus intéressantes.

Soleure, vitrine du cinéma suisse? Sans doute, mais d'abord réservée à ceux qui se trouvent à l'intérieur du magasin. La situation est absurde et sans avenir. La semaine dernière, des voix s'élevaient d'ailleurs pour réfléchir à d'autres lieux (Bâle? Bienne?), d'autres méthodes de programmation plus sélectives. C'en est au point qu'il faut tirer cette conclusion: tant que Soleure continuera dans sa forme actuelle, satisfait de ses non-choix, le cinéma suisse, d'où provient forcément cette posture narcissique, n'ira pas mieux non plus.

Mais l'émergence de Doegmeli est le signe avant-coureur que ce fonctionnement ne pourra se perpétuer.