Roman

«Ciao connard» de Florian Eglin, du cri de douleur au cri primal

Comment un auteur et un personnage tentent de se débarrasser l’un de l’autre

Il s’agit d’une séance de torture, à moins que ce ne soit une séance d’écriture, à moins qu’on n’ait plutôt affaire, au bout du compte (ou au bout du conte, comme le souligne l’auteur), à la description d’un accouchement. Ciao Connard, le nouveau livre du Genevois Florian Eglin, navigue, en effet, entre le cri de douleur, le hurlement silencieux et le cri primal.

Plume japonaise

Ce bref roman, issu d’un atelier d’écriture dirigé par Philippe Djian, voit un personnage qui dit «je», solidement attaché dans une bibliothèque-cuisine en sous-sol, se faire patiemment éviscérer par le «connard» de service. Celui-ci, drapé dans un élégant complet, luxueusement chaussé, tient le couteau par le manche, couteau qui, en l’occurrence, est une superbe plume japonaise. Il prend tout son temps pour inciser et découper, à coups de bec, morceau par morceau, sa victime. Il s’offre volontiers des intermèdes musicaux ou gastronomiques, conviant même, au détour d’un chapitre, un diplomate – lui aussi japonais – à déguster un organe encore palpitant.

Trilogie

Sur les rayons de la bibliothèque qui sert de théâtre à l’action, trois livres que l’auteur identifie, avant son énucléation, comme les siens. Trois livres, comme la trilogie que Florian Eglin a publiée depuis 2013 (Cette malédiction qui ne tombe finalement pas si mal; Solal Aronowicz, une résistance à toute épreuve, faut-il s’en réjouir pour autant? et Solal Aronowicz, Holocauste) aux Editions de la Baconnière et qui met en scène un personnage flamboyant nommé Solal Aronowicz. A la fois dandy et tueur, celui-ci renvoie au Des Esseintes de Huysmans, à la créature de Mary Shelley, au Solal d’Albert Cohen. Il sévit dans une Genève transfigurée par les soins du romancier.


Métaphore

Le nom de Solal Aronowicz ne figure pas dans Ciao connard, mais le personnage qui s’acharne avec lenteur sur le corps de sa victime lui ressemble furieusement. On comprend d’ailleurs, peu à peu, que l’éviscéré n’est autre que l’auteur du livre, dont les tripes fument à l’air libre. Le personnage force son auteur à se mettre à nu, tente de le tuer. Mais il n’est pas certain qu’il ait le dernier mot.

Métaphore de l’écriture et de ses affres, Ciao connard est peut-être un peu trop démonstratif, monocorde aussi, puisque l’action se concentre
sur la seule séance de torture. On ne sort pas de
cet inquiétant sous-sol. Mais on retrouve dans ce texte la belle énergie de Florian Eglin, ses phrases à la fois précieuses et argotiques, son autodérision sardonique.


Florian Eglin, Ciao connard, La Grande Ourse, 144 pages, **


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