Le centre de Beyrouth était un cimetière urbain. Les immeubles autour de la place des Canons – ou place des Martyrs – avaient été réduits par quinze années de guerre civile à l'état de squelettes troués et calcinés. Quand Rafic Hariri, l'ancien premier ministre libanais assassiné en février, était revenu dans la capitale après la fin des combats (1991), il avait d'abord engagé ses millions dans ce projet: reconstruire le cœur de la capitale. C'était compliqué. Les ruines avaient des propriétaires qui se méfiaient de ce richissime entrepreneur rentré d'exil. Et quand les trax ont commencé à déblayer la ligne de front, ils ont ramené au jour une ville sous la ville: des murs grecs et romains, les racines beyrouthines d'avant les déchirements communautaires. Donc un passé commun. La ville a décidé de créer là, autour de son archéologie première, un grand parc public, Hadiqat as-Samah, le jardin du Pardon. Le parc, attribué par concours au bureau britannique Gustafson Porter, est en cours de réalisation.

Hadiqat as-Samah est une pièce maîtresse de la passionnante exposition qui vient de s'ouvrir au Museum of Modern Art de New York, sur la revitalisation des tissus urbains détruits ou blessés. Les villes sont mortelles, bien sûr. L'action des hommes, souvent, ne leur vaut rien. Les guerres d'abord. Mais aussi

les cycles économiques: le déclin de l'industrie manufacturière a laissé de grandes friches à l'intérieur et autour des cités, comme des plaies. La pollution, par les hydrocarbures ou d'autres poisons, rend des zones simplement invivables. On peut dissimuler les verrues par des palissades ou par des arbres, ce qui revient, comme dit l'architecte paysagiste Julie Bargmann, à «mettre du rouge à lèvres à un cochon».

Les projets que présente Groundswell (lame de fond) – l'exposition du MoMA – sont plus ambitieux. Fresh Kills, par exemple, à Staten Island, l'un des cinq quartiers de New York. En 1949, Robert Moses, le grand organisateur de la métropole au milieu du siècle passé, avait choisi ce terrain marécageux excentré pour y concentrer les ordures de la ville (aujourd'hui, 25 000 tonnes chaque jour). Ça ne devait durer que trois ans, mais la gigantesque décharge a fonctionné jusqu'en mars 2001: ce sont les montagnes de la déjection urbaine, jusqu'à 600 mètres de dénivellation. Après les attentats du 11 septembre, les débris du World Trade Center – gravats et restes humains mêlés – ont été emmenés par chalands pendant des mois à Fresh Kills, pour un dernier tri macabre.

Quand on prétend être la capitale orgueilleuse du monde, que faire d'une telle monstruosité sur son flanc? New York a demandé à des équipes d'architectes, d'urbanistes, de paysagistes du monde entier de réfléchir à ce rébus. Le projet du New-Yorkais James Corner (Field Operations) a été choisi. C'est un plan de trente ans pour reprendre le territoire aux ordures. La masse en putréfaction s'affaissera peu à peu. Elle sera isolée pour ensevelir sa toxicité, recouverte d'une couche de terre. Le retour de la nature sera guidé pour créer des forêts, un marécage, une réserve et un sanctuaire de migrations, des prairies un peu étranges par leur uniformité pentue, des équipements sportifs et culturels.

Par son ampleur, cette récupération ne peut être comparée qu'à la transformation en un couloir de parcs des aciéries allemandes désaffectées dans la région du Duisburg: un classique européen que le nouveau MoMA montre aussi. En plus réduit, Barcelone a déjà avalé une de ses décharges en construisant, sur les dunes artificielles de son vomi, deux amphithéâtres pour 2000 et 7000 personnes, face à la mer.

La plupart des interventions présentées sont la conséquence du lourd passage industriel. A Seattle, la ville avait perdu une partie de son cœur, cédé au pétrolier Unocal comme centre de stockage et de transport de son brut. Le terrain, contaminé, était en outre fragmenté par une voie de chemin de fer et une large route. Les architectes Weiss et Manfredi ont reconstitué la pente qui descend, par-dessus les circulations, vers la baie, pour installer un parc de sculptures et une partie du Musée d'Art de Seattle. De la même manière, à Bordeaux, Michel Desvigne a été chargé de récupérer la rive droite de la Garonne, juste en face du centre de la ville. Ce grand cône de terre, dans une boucle du fleuve, avait été abandonné à l'industrie, aux entrepôts. Dans trente ans, ce sera un nouveau quartier bordelais, avec une nature peu à peu restaurée entre le bâti et la rive.

Groundswell présente aussi quelques massives chirurgies au centre de métropoles. Le parc du Millenium à Chicago, par exemple, ou l'interface des circulations dans le nouveau quartier high-tech de Yang Pu à Shanghai, qui n'apparaît au sol que sous la forme d'une longue promenade, patchwork de la nature chinoise. Ou de plus modestes opérations, comme le parc de la Cour du Maroc, dans le 18e arrondissement de Paris, qui restitue un espace abandonné jusque-là aux entrepôts et aux rails, et dont le Genevois Georges Descombes est le coauteur.

La violence guerrière, en plus de Beyrouth, a généré deux mues urbaines montrées au MoMA. En 1996, l'IRA avait planté une bombe chez Marks & Spencer, au centre de Manchester. Les destructions avaient été terribles, dans les rues, sur les places, loin de l'épicentre. La ville, après cette tragédie, a décidé de réinventer son cœur, dans une opération d'urbanisme rarement lancée à pareille échelle. A Rotterdam, les plaies sont plus anciennes. Les Alliés avaient détruit le port et le centre de la ville occupée par la Wehrmacht à la fin de la Seconde Guerre mondiale. La reconstruction, dans l'urgence, avait été faite sans grâce. Il y a dix ans, Rotterdam a entrepris de renforcer son identité en se dotant d'une nouvelle place du Théâtre (Schouwburgplein), entourée de nouveaux équipements culturels. L'éclairage est fourni par de longs bras articulés rouges, qui rappellent le jeu des grues dans le port.

Le projet le plus surprenant de l'exposition du MoMA est à la fois proche et invisible. Sur le toit du 6e étage, au pied de la tour Pelli que le musée a construite en 1984 pour financer sa survie, deux longs rectangles semblent avoir revêtu, vu du ciel, une tenue de camouflage. De plus près, on découvre deux faux jardins miniatures, avec de faux arbres, de faux rochers. Avertissement ironique de Ken Smith: dans toutes ces villes qui veulent reconquérir la nature, il y a forcément une bonne part d'artifice.