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«Le jeune Cicéron lisant», fresque de Vincenzo Foppa de Brescia, datée vers 1464.
© Web Gallery of Art/Fr.Wikipedia.org

Secrets de rhétorique

Cicéron, l’athlète de la parole

L’avocat et consul romain doit sa gloire à son génie oratoire et à ses discours superbement pensés. A l’Université de Lausanne, la latiniste Danielle Van Mal-Maeder réactualise un héritage plus vibrant que jamais

Parler en public, ne pas bafouiller, convaincre son auditoire: du 9 au 13 juillet, «Le Temps» explore les arcanes de l'art oratoire et de la rhétorique.

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Cicéron aurait applaudi la leçon. A l’Université de Lausanne (Unil), une vingtaine d’étudiants composent un éloge paradoxal, ce genre que les Romains prisaient: l’éloge du retard, celui de l’ivresse ou de la barbe. Dans un moment, ces latinistes, futurs avocats ou professeurs de littérature, passeront à la déclamation. Ils prononceront leurs discours devant leurs pairs, comme aux Rostres, cette tribune célèbre dans la Rome antique où les ténors de la République s’adressaient aux foules.

Cette initiation est l’œuvre de Danielle Van Mal-Maeder, professeure de latin à l’Unil. La déclamation, cet art de se saisir d’un sujet et de le traiter au débotté, est une de ses passions. Elle la partage depuis plusieurs années avec des ardents juvéniles, histoire de célébrer le legs de Cicéron (106-43 av. J.-C.), de manifester sa vitalité, de propager ses préceptes de marbre, ceux qu’il a hérités lui-même de Gorgias, de Protagoras, d’Aristote, ces Grecs qu’il connaît par cœur, comme tout Romain qui se respecte.

Le Jupiter de la tribune

Cicéron nous parle encore, c’est son miracle par-delà les siècles. Son éternité, il la doit à cette éloquence qui éblouit au diapason de son courage politique et de son œuvre, raconte Danielle Van Mal-Maeder. Il a 25 ans en 81 avant J.-C. et il fait grand bruit en défendant un parricide contre une famille protégée par le dictateur Sylla. Il l’emporte, lui le provincial qui a tout à prouver à Rome, souligne Nicole Hecquet-Noti, chargée d’enseignement au département des sciences de l’Antiquité de l’Université de Genève. «Contrairement à César, il n’avait pas d’ancêtres illustres et les armes ne l’intéressaient pas. Il doit son extraordinaire carrière politique à son brio oratoire.»

La société romaine est régie par la parole, rappelle Danielle Van Mal-Maeder. Toutes les décisions politiques et judiciaires se prennent en public, dans l’agora. La gloire des orateurs a à voir avec un idéal de liberté: la rhétorique n’est-elle pas consubstantielle de la démocratie athénienne? Cicéron s’inscrit dans cette lignée. Ses succès le posent en défenseur de la République.

Le don de l’émotion

Sa force? Sa culture littéraire immense, souffle Nicole Hecquet-Noti, qu’il mobilise au service de ses causes. Sa connaissance des dossiers et sa virtuosité dans l’agencement des arguments. Et puis il parle aux tripes, au moment de la péroraison, ce feu d’artifice final, note Danielle Van Mal-Maeder. «Il savait placer les arguments pathétiques, ceux qui suscitent l’indignation ou la sympathie.»

Cicéron est un athlète de la parole, un styliste de l’émotion. On se presse à ses discours pour admirer un art qui tient en trois principes: éclairer d’abord l’assistance, satisfaire son goût du beau et du panache, puis faire passer le grand frisson: docere, delectare et movere. Les Grecs, eux, parlaient de logos pour le contenu, d’ethos pour l’attitude du rhéteur et de pathos pour la passion. Cicéron flamboie en descendant de Démosthène, cet éveilleur de consciences athénien qui se serait fait aménager une salle souterraine où il se retirait pour s’entraîner. La légende prétend qu’il se rasait la moitié du crâne avant d’y descendre; il n’en remontait que lorsque sa chevelure avait retrouvé ses droits.

Indestructible, Cicéron? Oui, parce qu’il l’a voulu. Sa légende, il l’a sculptée. Au milieu des brigues, il a pensé à sa postérité, trait typiquement romain. Il dicte ses discours à Tiron, son secrétaire, avant de les remanier après une plaidoirie. Des scribes copient ses œuvres et les connaisseurs se les arrachent. Il pousse l’amour de soi jusqu’à récrire ses lettres. Cicéron théorise aussi, comme pour jardiner les allées du temps. Sa science est l’objet d’un ouvrage qui est un palais en soi: De oratore, soit près de 12 volumes selon les éditions, et cette affirmation qu’on ne forge sa parole que dans le creuset du bien.

Le flambeau cicéronien

Jules César est assassiné, la République chavire, l’Empire se dessine. Cicéron n’assistera pas à ce changement de monde. Mais Quintilien (35-100 apr. J.-C.), lui aussi avocat, transmettra le flambeau cicéronien. Professeur de rhétorique adulé, il forme des légions d’esprits forts, dont Tacite et Pline. Et rédige l’Institution oratoire, cristallisation magistrale de sa pratique. Un art de parler, alors même que les empereurs ont tendance à museler les fortes têtes.

A Lausanne, sous la direction de Danielle Van Mal-Maeder, les étudiants assimilent le don de Quintilien, ce protocole indémodable: à partir d’un sujet, ils conçoivent des arguments (l’inventio); ils les agencent en veillant à leur crescendo (la dispositio); ils peaufinent la formulation, soignent la figure (l’elocutio); ils mémorisent (memoria); et ils font jaillir le verbe (actio).

Condamné à l’exil, Cicéron meurt en grand stoïque, comme le raconte Tite-Live. Sa chaise à porteurs est arrêtée par des spadassins à la solde d’Antoine, son ennemi. Il tend la tête: on la lui coupe, ses mains sont tranchées. Ces trophées sont alors cloués sur les Rostres à Rome, histoire d’humilier le César des tribunes. Sans le savoir, ses assassins l’ont consacré. Il n’a cessé de faire école, note Danielle Van Mal-Maeder, à la Renaissance comme aujourd’hui. Sur les rivages du Léman, il inspire toujours de formidables joutes.


Pour la bonne bouche

Eloge, blâme, réfutation: la rhétorique latine est un art ludique, une extraordinaire discipline intellectuelle. Pour approfondir ce champ, Danielle Van Mal-Maeder conseille L’orateur de Cicéron, plus court que son De oratore, et De l’invention, du même auteur. Pour goûter à l’esprit de l’époque, Nicole Hecquet-Noti recommande le Dialogue des orateurs, de Tacite. Ces trois livres sont publiés aux Editions Les Belles Lettres.

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