Les grands airs de la Castafiore au Théâtre Am Stram Gram! Le rossignol milanais et ses bijoux font fureur ces jours à Genève. A peine à l'affiche, Les Bijoux de la Castafiore sont déjà un triomphe. Les 8000 places à disposition ont pratiquement toutes trouvé acquéreur et les secrétaires du théâtre ont les oreilles qui sifflent, à force d'éconduire les candidats au spectacle. Dans la salle, le succès est aussi au rendez-vous. Grâce aux metteurs en scène Dominique Catton et Christiane Suter, à leur lecture fidèle et intelligente de l'album, Tintin, qui n'avait jamais eu l'honneur des plateaux, réussit magnifiquement son baptême théâtral.

Pas un jeu d'enfant

Pousser Tintin sur la scène était pourtant tout sauf un jeu d'enfant. Le héros d'Hergé et sa silhouette légère d'éternel adolescent offrent peu de prise à l'interprète, tant le jeune reporter a la peau sur les os, côté psychologie. Les autres personnages ne sont pas mieux lotis: Tournesol est lunaire, Haddock bileux, Nestor cérémonieux, les Dupont Dupond effarants de sottise. Qui plus est, il ne semble rien se passer dans Les Bijoux de la Castafiore. Tintin et Haddock aspirent au repos du guerrier, Tournesol cultive ses roses tout en inventant la télévision de demain, le «Supercolor-Tryphonar» et la Castafiore prend la pause devant les paparazzi. On lui vole certes ses bijoux, mais tout cela paraît secondaire. Le ressort du théâtre est ailleurs: il est dans l'irruption de la Castafiore, seule héroïne féminine chez Hergé, à l'intérieur de la citadelle masculine. La diva prend d'assaut le Château de Moulinsart, le capitaine tente de repousser le dragon et cette guerre-là est puissamment dramatique, c'est-à-dire jouissive pour le spectateur qui compte les coups et les stigmates sur le corps du vaillant loup de mer.

Coller à la BD, révéler son fond de violence, ce n'est bien sûr pas l'imiter servilement. Gilles Lambert, le scénographe, l'a bien compris. Il a eu ainsi la très belle idée de zoomer sur un des lieux névralgiques de l'intrigue: les escaliers marbrés de Moulinsart, ces fameux escaliers qui, à cause d'une marche cassée, entraînent la chute d'Haddock et son impotence provisoire. Ce choix scénographique a l'immense avantage de multiplier les plans de jeu: voici par exemple la Castafiore qui colle à Haddock au premier plan, tandis que Tintin mène l'enquête à l'étage supérieur. Mais cet escalier fissuré a ici surtout valeur signifiante: il est le symbole d'une cassure qui menace de faire chuter la maison Tintin. C'est une brèche donc dans laquelle la Castafiore s'engouffre.

La réussite n'est toutefois pas que visuelle. Elle est aussi sonore. Les metteurs en scène donnent à la BD sa texture musicale: les gazouillis bucoliques au début, les «Allô-ô-ô-ô, j'écou-ou-te!….» du perroquet offert à Haddock, la fanfare municipale qui fête à coups de grosse caisse les noces annoncées entre le capitaine et la Castafiore etc. Ce faisant, le tandem suggère qu'il y a des particules de la Castafiore partout, dans l'air pour commencer, que cette diva est un virus qui empoisonne l'atmosphère. Son chant, ce fameux air des bijoux interprété sous l'œil des caméras de la télévision, ne fait-il pas sauter littéralement les plombs, jetant sur le théâtre un grand voile d'obscurité? Puissamment subversive, elle finit par imposer son ordre, après l'entracte, découvrant alors sa vraie nature d'héroïne castratrice.

La bataille de Moulinsart

Cette bataille de Moulinsart ne serait pourtant rien sans l'excellence des acteurs, épatants dans leur façon de se faire oublier sous les personnages. Jacques Michel compose un Haddock père tranquille d'abord, aussi explosif que vulnérable; Nicolas Rinuy est un Tournesol déphasé comme il convient, Claude Vuillemin est un Nestor raide et inquiétant. Et Tintin? Et la Castafiore? Formidables de justesse, au même titre que tous leurs camarades. Il faut ainsi voir Jean Liermier, le buste en avant, l'élan fait corps, fidèle à la légèreté de la ligne claire. Quant à Kathia Marquis, elle est superbe en diva sucrée jusqu'à l'écœurement, en Madame Sans-Gêne sanglée dans son tailleur rose bonbon Chanel, en vilaine guêpe qui plante ses dards empoisonnés dans la chair plus tendre que prévu de la gente masculine. Ce sont des piqûres théâtrales dont on ne se lasse pas.

«Les Bijoux de la Castafiore», Genève, Théâtre Am Stram Gram, jusqu'au 24 novembre (tél. 022/735 79 24).