Cette fois-ci, on ne pourra pas crier à la mainmise des curateurs sur l'œuvre de l'artiste. La grande rétrospective Cindy Sherman proposée en ce moment au Musée du jeu de paume, à Paris, est une exposition très simple. On y circule parmi les grandes séries de photographies réalisées par l'Américaine depuis 1975, quasiment dans l'ordre chronologique. Et ce parti pris adopté par les commissaires, Régis Durand et Véronique Dabin, paraît d'une évidence absolue pour saisir la cohérence du travail pendant ces trente années. A travers quelque 200 face-à-face avec les multiples personnages incarnés par Cindy Sherman dans ses photographies, où chaque fois elle pose seule et se met en scène, il permet de retourner à l'œuvre dans toute sa force sans s'embarrasser du marché qui a vite fait de l'artiste une de ses préférées.

Le catalogue de l'exposition commence par «A Cindy Book», quelques pages d'un cahier ligné à la couverture déchirée où sont collées de petites photographies noir et blanc. Dans cet album de jeunesse, composé de 1964 à 1975, c'est-à-dire entre 10 et 21 ans, on voit grandir une fillette, bébé ébahi, gamine cerclée au crayon sur des photos de famille ou de classe, adolescente à son premier bal, étudiante en vacances... Sous chacune d'elle, une main enfantine a noté «that's me».

Puis on tourne la page et l'on découvre la série de cinq photographies de 1975 qui ouvre aussi l'exposition du Jeu de paume. C'est toujours Cindy Sherman, mais elle n'écrit plus «c'est moi». Ce n'est donc plus elle en effet et pourtant, en offrant en prologue du catalogue cette iconographie enfantine, elle nous encourage à la chercher dans chacune de ces images pour lesquelles, trente ans durant, elle s'est déguisée, métamorphosée, mise en scène. Elle nous rappelle aussi qu'elle en est l'unique auteure. Même si l'un des aspects les plus fascinants de cette rétrospective tient justement dans cette fausse polyphonie, chaque série, et parfois, chaque photo, semblant avoir été signée par un autre photographe - ou un autre peintre, avec des préoccupations totalement différentes.

Ces cinq portraits noir et blanc de 1975 pourraient ainsi composer une série familiale chez un photographe local. Dans son studio aurait posé la modeste tante Emily. Et sa sœur Jane qui joue les divas. Et encore les nièces avec leurs franges sages, et le cousin Tom, avec son sourire bonhomme. Mais Cindy Sherman ne nous dit rien de tout cela. Ces clichés, comme tous les suivants, sont «sans titre», l'artiste baptisant seulement ses séries, de façon générique. Ainsi, elle cadre notre regard sans enfermer notre imaginaire.

Les 70 photographies, toujours noir et blanc, regroupées sous le titre Untitled Film Stills (1977-1980) seraient, elles, signées par des photographes de plateaux cherchant à rendre l'ambiance cinématographique. Et quand, l'année suivante, Cindy Sherman passe à la couleur et à des formats plus grands, c'est encore pour parler cinéma. Et presque pour en faire, tant ses héroïnes semblent découpées dans la pellicule d'un film tourné en studio.

Si l'artiste recrée des genres, elle va plus loin encore en adepte de la citation. En cinéma parfois, on en vient presque à chercher la silhouette d'Hitchcock en arrière-plan! Et dans les History Portraits (1988-1990), elle s'inspire, presque jusqu'à les recréer, des toiles du Caravage, de Botticelli ou de Gainsborough. Elle travaille avec l'éclairage, les cadrages, notions qui traversent les deux médias que sont la peinture et la photographie. Mais surtout, elle incarne les personnages, mimant des poses à l'ancienne et s'aidant du grimage et de prothèses.

Ces prothèses lui permettent sans doute de composer d'autres profils ou de figurer une maternité. Mais aussi elles annoncent les années suivantes. Dès les Sex Pictures (1992), mais aussi par exemple dans les Broken Dolls (1999), Cindy Sherman disparaît de ses photographies pour ne plus utiliser que masques et poupées. Elle figure alors un monde obscène dont elle ne peut que se retirer, elle dont on ne devine jamais le moindre téton en trente ans de portraits. Au-delà de cette question de pudeur, les poupées lui permettent de fabriquer des images d'une violence plus directe, où les cassures du corps et ses reconstructions monstrueuses disent les brisures de l'âme. Elle va jusqu'à ne plus montrer que des portions de corps en décomposition dans des clichés inspirés du cinéma fantastique.

Ces dernières années, Cindy Sherman est de retour dans ses images. Elle y a ainsi figuré une série assez grinçante de femmes moyennes américaines tentant de poser à leur avantage et tombant toujours dans la vulgarité. Vêtements et maquillages extravagants préfigurent les clowns qui ferment l'exposition. On n'ose imaginer quels cauchemars provoqueraient chez les enfants ces bouffons tant ils renvoient de tristesse et de malaise. Ces grimages colorés concentrent en effet magnifiquement les allers-retours entre artifice et humanité, entre jeu pur et critique sociale des séries précédentes.

Cindy Sherman, rétrospective, au Jeu de Paume, à Paris. Jusqu'au 3 sept. Rens. http://www.jeudepaume.org.