Une épreuve de force pour les uns. Une ascèse sensorielle pour les autres. Une toile excessivement cérébrale pour les premiers, réservée aux seuls initiés, interminable qui plus est. Un bouleversement intérieur pour les seconds. Mercredi soir, le public de la Comédie de Genève était divisé comme rarement devant Without references, la nouvelle création de la chorégraphe genevoise Cindy Van Acker. Aux saluts, une partie de la salle a boudé, une autre a applaudi avec chaleur. L’auteur de ces lignes fait partie de la seconde catégorie.

La beauté de Without references? Sa façon de dilater ce qu’on appelle le saisissement. Un blizzard d’usine désaffectée vous accueille. C’est la musique électronique du Japonais Koshiro Hino. Devant vous, un salon vaste comme un hall de gare – la scénographie est signée Romeo Castellucci, figure du théâtre contemporain. Une femme assise à main droite, débardeur blanc, cheveux noirs déliés, vous regarde, puis fixe un arrivant. Bientôt, c’est une constellation de passagers de nuit échoués qui occupent la halle, taraudés par un désir. Qui sont-ils dans leurs habits de soirée? Vous, moi, saisis par on ne sait quel vent de catastrophe.

Chaque geste est une promesse. Cindy Van Acker et ses interprètes creusent un seuil, cette marge qui précède l’histoire, cette bordure qui vient juste avant le cinéma et qui est déjà le cinéma, cette rotation infime du buste, cette tentation du rythme qui réfrènent la danse et l’annoncent. Tout se joue ici sur le mode de la préfiguration. Un drame plane, une épiphanie pourrait advenir. Ces inconnus qui se jaugent avec méfiance pourraient faire le saut, passer aux aveux, mais ils s’en gardent bien.

Micro-drames en chaîne

Suspense? Oui, mais métaphysique, à la façon dont l’écrivain Alain Robbe-Grillet et le cinéaste Alain Resnais rêvaient en 1961 L’Année dernière à Marienbad – film qui a accompagné les répétitions. Quoi de plus chorégraphique que d’habiller le temps, que d’imaginer des configurations de présences pour l’habiter? Il y a ce moment très beau où trois inconnus assis sur des chaises en cuir regardent une télévision, poste à l’ancienne comme il en existe dans la série Mad Men. La nuit les emmaillote, mais ils résistent, pur halo scrutant un ailleurs qui nous échappe, tandis que le ciel dissone. Qu’espèrent-ils? L’aube point, halo orangé sur les boiseries, et ils se redressent, silhouettes martiales, aux aguets, car des coups sourds pleuvent comme si leurs âmes étaient devenues un gros tambour.

Cindy Van Acker crée ainsi des micro-drames qui éclatent et se dissipent tout aussi vite. Des voix s’infiltrent, ce sont celles d’un film en anglais. La femme en débardeur de tout à l’heure file à petits pas pressés et un homme la suit, sur la même ligne, indifférents l’un et l’autre aux trépidations des percussions. Ils ne se touchent pas, comme s’il y avait là un interdit, une règle qui s’appliquerait à toute la tribu. Et l’on comprend que l’enjeu est là, dans cet angle mort de la représentation, cet acmé sans cesse différé où tomberont les masques de la méfiance.

Il advient, justement, cet instant de grâce. Un garçon dort de travers sur la chaise en cuir tandis que la télé continue son office. Une élégante à la jupe longue fendue s’incline vers lui et d’un doigt cueille sur son visage ce qui est peut-être une larme, à moins que ce ne soit une goutte de sang. Voyez-la, elle considère, intriguée, son butin, elle est tentée de le goûter. Ce geste n’a pas de prix, c’est celui de la compassion. L’amorce de l’amour.

Tout ici est chuchotement des corps et affût. Alain Robbe-Grillet sous-titrait en 1961 son Année dernière à Marienbad «ciné-roman». Without references relève du ciné-danse. Un ébranlement a lieu. On est saisi. La promesse est tenue.


Without references, Comédie de Genève, jusqu’au 22 mai.