Danse

Cindy Van Acker, la nouvelle perspective

La chorégraphe genevo-flamande était connue pour ses corps évoluant au sol, fascinants. Dans «Zaoum», à l’adc, à Genève, elle redresse ses danseurs et rend hommage à l’avant-garde russe. Moins intense, mais passionnant

Cindy Van Acker nous a habitués à des corps matière. Des corps organiques, soudés au sol ou épousant les parois, dont les lentes reptations laissaient coi. Parfois, leur immobilité totale, dans une semi-pénombre, tandis qu’une nappe sonore hypnotique roulait au loin, plongeait le spectateur dans une telle profondeur intime qu’il renouait avec ses origines. C’était avant. De plus en plus, la chorégraphe flamande installée à Genève depuis vingt-cinq ans redresse les corps en scène. Dans «Zaoum», sa dernière création à voir à l’adc (Associication pour la danse contemporaine de Genève) après l’Arsenic, à Lausanne, Cindy Van Acker devient même peintre et plasticienne, organisant l’espace sur le plateau comme un tableau. L’affaire, un hommage à l’avant-garde russe, est spectaculaire, surtout avec le décor de Victor Roy joliment totalitaire, mais la proposition perd en force ce qu’elle gagne en déploiement.

Nono et les poètes russes

Ce déploiement s’explique. Pour la première fois, la chorégraphe a créé à partir d’une musique déjà écrite. Auparavant, elle et ses compositeurs réguliers – Mika Vaino, Denis Rollet, Samuel Pajand – avançaient simultanément. Ici, tout s’est bâti sur «Quando stanno morendo. Diario polacco N.2», pièce du musicien contemporain italien Luigi Nono. Cette composition de 1982, souvent stridente, s’inspire des poèmes de l’avant-garde russe, salves de Pasternak, Milosz, Endre Ady ou Velemir Chlebnikov. C’est à ce dernier qu’on doit d’ailleurs ce drôle de titre, «Zaoum», mot valise et mot symbole qui signifie «au-delà de l’esprit» et prône, en matière de langage, une suprématie du son sur le sens.

Voilà la matière avec laquelle la chorégraphe, le scénographe, le musicien, les sept danseurs et Elia Van Acker, la fille de Cindy, ont élaboré le spectacle. Et voilà pourquoi, assez logiquement, avec toutes ces influences et ces références, le résultat est plus articulé, plus érudit, plus historique aussi que les créations d’avant qui parlaient de l’animal en soi et regardaient vers le dedans.

Du noir au blanc éclatant

Que voit-on donc sur la scène de l’adc? Une proposition en trois étapes selon les trois parties de la partition de Nono (le désespoir, l’accusation et l’espoir), suivie d’un épilogue à la gloire de Malévitch, allusion ludique de ses tableaux, dont Samuel Pajand signe la musique. Pendant les noirs, la petite fille dit les poèmes russes traduits en italien, sources d’inspiration du musicien.

Tout commence dans la nuit. Des voix de femmes, pleureuses virtuoses, ciclent leur souffrance. Sur le plateau, une faible lueur dévoile une constellation de bras et de jambes qui font comme une forêt exotique, un ossuaire aussi. Une fois recomposés, les sept danseurs arpentent le sol froissé, comme des survivants. Bras en croix, mains portées au front ou à la bouche, regards au ciel, on sent l’égarement. Et puis, les voix se font râles et deux jeunes femmes, à genoux, mêlent leurs corps dans une danse de l’alliance.

La deuxième partie, l’accusation, porte bien son nom. Le plancher massif se soulève et se transforme en un massif plafond de lumière qui inonde la scène d’une clarté inquisitrice. Personne ne pourra rien cacher. La gestuelle de l’aveu? Des corps tirés au sol, retournés, triturés comme des tas de chair. Des peaux palpées, tordues. On pense bien sûr à la torture. Qui devient plus insupportable encore lorsque c’est l’enfant qui subit le même traitement. Clin d’oeil à Romeo Castellucci, metteur en scène visionnaire avec lequel collabore Cindy Van Acker et qui, lui aussi, produit sur le plateau des enfants témoins. Plus tard, sur un bruit de machine infernale, les danseurs sont à la lutte. Deux filles se mesurent, mains contre fronts adverses, un garçon fait étalage de sa force dans une gestuelle de gymnastique soviétique, tandis qu’un autre tremble de tout son dos dénudé. Dans ce tribunal, il y a les puissants et les accablés.

Propagande soviétique

Pour le troisième tableau, l’espoir, les voix stridentes reviennent. Autour de la petite fille, mystérieuse Ménine, les danseurs prennent la pause, le corps droit, les mains en corbeille devant le visage ou le dos penché en avant. On retrouve l’esthétique des affiches de propagande soviétique et des traces du symbolisme cher à Hodler. C’est toute une époque qui s’exprime. Plus calmement. Jusqu’à l’arrêt total sur image, la pause collective du cri, quand le blanc passe au rose et que l’espoir n’est peut-être pas aussi acquis…

Cindy Van Acker a à coeur de redresser les corps. Comme un peintre, elle fait ses esquisses. Son travail est en route, en mouvement. C’est plus fragile qu’avant, mais c’est passionnant.


«Zaoum», Salle des Eaux-Vives, Genève, jusqu’au 11 déc. www.adc-geneve.ch

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