Festival de Cannes

Le cinéaste autrichien Michael Haneke frappe sur la Croisette

Pour la 6e fois en compétition avec «Le Ruban blanc», cet artiste radical éblouit

Le festival 2009 aurait-il enfin trouvé sa Palme d’or? Avec Le Ruban blanc (Das weisse Band) de Michael Haneke, on peut enfin y croire: ni une palme suspecte de consensus mou (Almodovar, Campion) ni de cynisme complaisant (Tarantino, voire Audiard), mais un vrai geste de cinéma radical, net, passionnant et inattendu, loin de tout ce que le cinéma actuel propose par ailleurs. Bref, de quoi séduire Isabelle Huppert, une présidente du jury qui connaît bien le cinéma de l’Autrichien pour avoir joué dans Le Temps du loup, durement reçu ici même en 2002.

Restera à convaincre ses co-jurés venus d’horizons on ne peut plus divers de l’intérêt, aujourd’hui, de ce tableau d’un village allemand du Brandebourg à l’aube des années 1910. Mission impossible? On pourrait le penser si le film ne s’en chargeait pas si bien lui-même. Dès le générique silencieux, au petit lettrage blanc sur fond noir, quelque chose s’impose – de l’ordre de l’entrée dans un autre monde. «Le passé est un autre pays», rappelait le narrateur du Messager de Joseph Losey et Harold Pinter. Et, ici aussi, le film s’ouvre avec un vieux narrateur «off» qui se souvient d’avoir autrefois été le témoin de quelque chose d’important, qui l’a alors dépassé et qu’il ne peut relater qu’en ayant recours à la rumeur.

Nous voici donc dans un village du nord de l’Allemagne. En noir et blanc mais avec d’infinies variations de gris, comme dans les photos de ce temps-là. Tout commence le jour où un filin tendu entre deux arbres envoie le docteur, victime d’une lourde chute à cheval, à l’hôpital. Puis la vie de la petite communauté se poursuit tranquillement comme avant, sans qu’on ait découvert le mauvais plaisantin. Le baron joue son rôle de grand patron paternaliste, le pasteur tient ses ouailles dans le respect de l’ordre divin des choses, les paysans sont occupés par leur travail et leur misère et le jeune instituteur (qui se trouve être le narrateur) veille sur la jeunesse tout en tombant amoureux d’une jeune fille. Et pourtant, depuis la mort accidentelle d’une paysanne jusqu’au passage à tabac d’un gamin simplet, les petits mystères s’accumulent qui révèlent un malaise, une terrible violence sous-jacente.

Et nous revoilà en plein territoire «hanekien»: origine du mal, culpabilité et tutti quanti! Sauf que ce qui frappe d’abord ici, c’est l’aisance sidérante avec laquelle le cinéaste fait exister cette petite communauté rurale, sans cette fameuse «glaciation» qu’il avait pu imposer par le passé. L’image austère rappelle les Nordiques Carl T. Dreyer ou Ingmar Bergman, mais c’est plutôt la parenté avec la vibration modeste de L’Arbre aux sabots d’Ermanno Olmi, une vision à la fois ample et intime d’une vie plurielle, qui pourrait être la bonne piste. Bref, on se laisse happer. On est touché par la timidité de premières approches amoureuses comme par la naïveté d’un gamin qui découvre la mort, consterné par la terrible cruauté de certains rapports aussi bien que par ces rubans blancs noués dans les cheveux des enfants pour leur rappeler leur pureté et leur innocence.

Cela crève les yeux, la vérité de jeu que Haneke obtient de ses comédiens n’a pas d’égal dans ce festival. Les plus connus (Ulrich Tukur, Susanne Lothar, etc.) se fondent dans le tableau, mais ce sont encore les enfants les plus bluffants. Et il y en a beaucoup, comme c’était le cas à l’époque. Et s’ils étaient la raison d’être de ce film, que Haneke a mûri dans sa tête depuis dix ans? On se dit que ces enfants-là seront la génération du national-socialisme. Mais aucun lien de causalité n’est apparent.

«J’ai cherché à raconter ce qui arrive quand on inculque des valeurs absolues à des enfants. Selon moi, cela mène fatalement à une perversion de cet idéal et une forme de terrorisme. Fanatisme religieux ou politique, le résultat est le même», a élucidé Haneke en conférence de presse. Consternation palpable de certains. Comment, ce ne serait donc pas un film sur la montée du fascisme en Allemagne? «Je ne voudrais surtout pas que ce film soit lu dans une perspective uniquement allemande. Ce serait trop facile de vous tenir à distance, alors que c’est une question qui nous concerne tous. A ce moment-là, c’est d’ailleurs le monde occidental tout entier qui allait basculer dans l’horreur de la Première Guerre mondiale.»

Quant à savoir s’il n’avait pas été tenté de suggérer plus clairement qui avait commis quels actes, l’auteur de Caché a vite balayé l’idée. «Non, mon travail d’artiste consiste à poser des questions, pas à amener des réponses. J’imagine mes films comme des tremplins de saut à skis. Après, c’est au spectateur de sauter!»

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