A côté de Chantal Akerman, elle est l'autre grande dame du cinéma belge. Marion Hänsel, née en 1949 à Marseille, a grandi à Anvers et s'est d'abord orientée vers le théâtre en se formant comme actrice à New York et à Paris. En 1977, établie à Bruxelles, elle signe un premier court métrage, Equilibres, et en 1982, son premier long, Le Lit, d'après un roman de Dominique Rolin. Depuis, elle est devenue une spécialiste de l'adaptation littéraire avec Dust (J. M. Coetzee), Les Noces barbares (Yann Queffélec), Il Maestro (Mario Soldati), Between the Devil and the Deep Blue Sea (Nikos Kavvadias) et The Quarry (Damon Galgut), chaque fois en imposant un style visuel singulier qui tend à l'épure. Egalement productrice très active, elle a bien voulu revenir sur un film qui pour elle remonte déjà à plus de deux ans.

Samedi Culturel: Comment est venu le désir d'un film aussi différent de vos précédents?

Marion Hänsel: Ma fascination pour les nuages remonte très loin. Adolescente, j'étais dans une école de peinture et j'avais essayé, vainement, de reproduire la texture des nuages. Il a dû m'en rester une frustration inconsciente. A 50 ans, j'arrivais à un moment de ma carrière où, après sept films de fiction, j'ai senti le besoin de tenter autre chose. C'est devenu ce film inclassable, une sorte d'«essai poétique».

Comment avez-vous choisi les lieux de tournage?

C'est un mélange de souvenirs, de repérages et de hasards. Par exemple, je me rappelais cette montagne au Cap, en Afrique du Sud, où les nuages paraissaient couler le long de la falaise. En revanche, je n'étais jamais allée en Islande où l'on trouve d'étranges eaux bouillonnantes. En général, j'étais toujours là pendant les prises de vue, pour composer le cadre. Exceptionnellement, mes chefs opérateurs ont aussi travaillé seuls, comme par exemple durant l'éruption de l'Etna. Mais à ce moment, le style du film était déjà arrêté, notamment sur les vitesses d'enregistrement, pour que les images puissent être montées harmonieusement.

Il ne doit pas être facile de trouver un producteur pour un tel projet…

Heureusement, je me produis moi-même! Pour donner une idée de ce que je voulais faire, j'ai réalisé une maquette d'une dizaine de minutes en DV. Avant de débuter le tournage, j'avais déjà posé la structure du film en douze «chapitres» et écrit le texte. Il ne s'agissait plus que de remplir les cases avec des images, mais malgré tout cela, pour la première fois, je n'ai pas réussi à trouver d'argent en France. Je me suis alors tournée vers l'Allemagne où j'ai eu plus de chance.

Et comment avez-vous procédé pour la musique?

J'avais d'abord prévu de travailler avec Eleni Karaindrou, la compositrice de Theo Angelopoulos, mais elle a eu un empêchement. C'est en voyant In the Mood for Love que j'ai décidé d'approcher Michael Galasso, un violoniste américain qui vivait à l'époque à Venise. Nous avons choisi ensemble le type de formation qui conviendrait, puis il est parti composer de son côté. Sa méthode m'a surprise: il s'est fait projeter le film et improvisait avec les autres musiciens sur la base de ses thèmes. Sa vraie partition, il la compose ensuite au montage. Comme il a livré 68 minutes de musique, il a fallu renoncer à une grande partie pour laisser aussi une place au silence et aux sons de la nature.

D'où vient l'idée d'un contrepoint sonore qui raconterait votre parcours de mère?

Je tenais à ce qu'on entende une voix et j'ai commencé par choisir des textes d'écrivains qui parlaient de nuages avant de trouver ça redondant. Comme il s'agissait d'un film très personnel, il m'est apparu que la seule chose que je pourrais associer à ces images cosmiques, qui disent une beauté du monde qu'on a envie de transmettre, serait l'histoire du chemin que j'ai parcouru en dix-huit ans avec mon fils. Je n'avais pas tenu de journal, alors j'ai fait appel à mes souvenirs pour écrire douze «lettres». Un vrai travail d'écriture, pas du tout évident! De mémoire, j'ai aussi reconstitué les lieux et les moments qui leur correspondaient.

Pourquoi n'avoir pas lu vous-même ces «lettres»?

Je l'avais fait sur la maquette, mais j'ai eu envie de mettre une certaine distance. J'ai pensé à Catherine Deneuve en l'entendant lire des cassettes pour les non-voyants, avec un ton très naturel. Je tiens à préciser que c'est moi qui lui ai demandé une certaine froideur. Charlotte Rampling aussi l'a très bien fait pour la version anglaise, mais ma préférée reste Barbara Auer dans la version allemande.

Votre fils a-t-il apprécié le film?

Au début du projet, il avait 16 ans et je lui avais demandé son autorisation. Il m'a dit: «Bien sûr, maman, ce sera moins cher et plus efficace qu'une psychanalyse»! Actuellement, il suit une formation dans les Alpes françaises pour devenir moniteur de ski, ce qui est tout de même spécial pour un garçon du Plat Pays. Mais au fond, je crois qu'il est un peu fier de ce que j'ai fait, parce que je l'ai vu prendre plusieurs DVD du film.