Le cinéma iranien n'est pas encore la tasse de thé de tout le monde, mais il devient impossible de l'ignorer. Derrière Abbas Kiarostami, la figure du commandeur, se pressent désormais un nombre impressionnant de disciples, rivaux, fil(le)s spirituel(le)s ou indignes. Jusqu'ici premier de classe un peu trop lisse avec Le Ballon blanc (Caméra d'or à Cannes) et Le Miroir (Léopard d'or à Locarno), Jafar Panahi révèle un visage moins consensuel dans Le Cercle, troisième film qui élargit la question de la condition de la femme à la société iranienne tout entière. Un authentique pamphlet, mais transformé en conte subtil et inattaquable, d'apparence néoréaliste.

Le titre renvoie d'abord à une structure. Un peu comme la fameuse Ronde de Schnitzler mise en scène par Max Ophüls, le film laisse ses personnages se passer le relais jusqu'à ce qu'une boucle soit bouclée: ici, quelques prisonnières en liberté provisoire (on met quelque temps à le deviner) qui tentent d'échapper à toute surveillance pour prendre le large ou régler quelque problème. Pas de «Big Brother» en vue, et pourtant l'impression gagne le spectateur que c'est impossible. Confrontées à des situations très concrètes, elles butent chacune sur un mur. On ne saura jamais pour quelle raison ces femmes se sont retrouvées en prison, mais peu importe: leur crime semble avant tout d'être des femmes dans une société conçue par et pour les hommes.

Une fille, un malheur

Tout commence ainsi par un accouchement dans une maternité qui vire de la joie à la catastrophe: c'est une fille! La grand-mère s'enfuit pour ne pas avoir à affronter la colère des beaux-parents. Dans la rue, la caméra saisit au vol les «évadées». La plus jeune, Nargess, rêve de rentrer dans son village et sa famille. Mais comment se procurer l'argent pour payer le bus? Arezou, plus âgée, ne voit qu'une solution répréhensible et se dévoue, bien qu'elle-même n'y croie plus, au village. Son amie Pari, elle, cherche à se faire avorter, le père de son enfant ayant été exécuté. Mais même une ancienne codétenue qui travaille à présent à l'hôpital n'ose l'aider: elle a trop à perdre. Pari croise ensuite une mère célibataire qui tente d'abandonner son enfant devant un grand hôtel. Au moment de s'éloigner, cette dernière se voit offrir de monter dans une voiture… dont le conducteur s'avère être un agent de la brigade des mœurs. A la fin de la journée, c'est une prostituée qui fermera le cercle.

A y regarder de plus près, on s'aperçoit que chaque femme n'était au fond qu'un double de la précédente, lestée d'un peu plus d'expérience, la prostituée étant un peu la somme de toutes et la première qui ne cherche plus à s'échapper. Toute leur vie, ces femmes resteront en prison, car les barreaux de la tradition, des préjugés et de la peur sont partout, invisibles et pourtant inflexibles. Ce beau projet théorique, Jafar Panahi a su le rendre terriblement vivant. Avec sa caméra portée qui ne lâche pas ses personnages d'une semelle, il donne à son film des airs de cinéma vérité, qui masquent un temps sa vision proprement kafkaïenne. C'est dans cet alliage délicat entre un style quasi documentaire et un projet intelligemment structuré que réside toute la force de ce film. Après La Pomme de Samira Makhmalbaf et le bouleversant La Saison des hommes de la Tunisienne Moufida Tlatli, un nouvel appel vibrant pour qu'évolue enfin la situation de la femme dans la société islamique.

Le Cercle (Dayereh), de Jafar Panahi (Iran-Italie, 2000), avec Maryam Parvin Almani, Nargess Mamizadeh, Fereshteh Sadr Orafai.