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La cinéaste et le truand

Dans «Abus de faiblesse», Catherine Breillat revient sur ses ennuis récents avec un escroc. Isabelle Huppert porte ce film aussi trouble que troublant

La cinéaste et le truand

Autofiction Dans «Abus de faiblesse», Catherine Breillat revient sur ses ennuis récents avec un escroc

Isabelle Huppert porte ce film aussi trouble que troublant

Seuls les fans auront suivi le parcours de Catherine Breillat ces dernières années (lire ci-dessous). Absente du grand écran depuis 2007 et Une Vieille Maîtresse d’après Barbey d’Aurevilly, la cinéaste, handicapée depuis un AVC, refait enfin surface avec Abus de faiblesse, un film où elle revient sur ce qui lui est arrivé peu après. Des déboires qui feront peut-être sourire ses nombreux détracteurs, mais un film qui confirme le courage singulier de cette auteure importante (15 films, 10 romans et 15 scénarios ou collaborations pour autrui!), qu’on le veuille ou non.

Au sujet de ce film qui lui a demandé plus de temps et d’effort que tous les autres, elle a déclaré: «J’avais peur que ce soit un film sur moi, mais c’est bien un film de moi.» Une distinction qui compte et qui peut aider à comprendre ce nouvel apport à un genre relativement neuf au cinéma: l’autofiction. Pas que ses autres films n’aient rien eu d’autobiographique, au contraire, mais à l’évidence, celui-ci se distingue par sa proximité avec des faits rapportés ailleurs (dont un livre témoignage): comment elle se fit gruger par l’escroc Christophe Rocancourt. Or ici, ce qui est arrivé s’est bel et bien mué en fiction, tandis que dans le réel déjà, la distinction n’est peut-être pas toujours aussi nette qu’on le voudrait.

Tout commence de la manière la plus concrète possible, par le réveil de Maud, cinéaste qui découvre terrifiée qu’une moitié de son corps ne répond plus. D’emblée, Isabelle Huppert (de cinq ans la cadette de Breillat, un casting idéal) offre une interprétation saisissante, tandis que la frontalité et la froideur de la mise en scène atteignent de nouveaux sommets. Mais qui est donc cette silhouette croisée dans un long couloir d’hôpital? Breillat elle-même, qui passe ainsi symboliquement le témoin à son double.

A peine sortie (première de nombreuses ellipses qui trouent le récit), Maud retrouve son loft, son travail et, malgré son hémiplégie, son indépendance. Pour un nouveau projet de film sur une histoire d’amour toxique entre une star et un voyou, elle découvre en regardant un talk-show Vilko, arnaqueur de célébrités. Son assurance arrogante la fascine, elle le veut. Contacté, il se montre brut et séducteur, intéressé mais intéressant. Ce que Maud n’a pas bien mesuré, c’est sa propre faiblesse. Tandis que le projet s’enlise, elle compte de plus en plus sur la présence de Vilko, pour lequel elle signe des chèques d’avances puis de prêts de plus en plus importants…

Face à Huppert, Breillat a eu l’excellente idée de confier le rôle de Vilko au rappeur Kool Shen (ex-collègue de JoeyStarr dans le groupe NTM). Ses airs de mauvais coucheur laissent sans peine croire à une potentielle dangerosité, et, malgré la différence d’âge, un soupçon de séduction s’installe. Surtout, Breillat a l’intelligence d’éviter un scénario victimaire trop facile. Par jeu ou par goût du danger, Maud se rend de plus en plus dépendante de Vilko. Même avertie par des proches, elle s’enfonce, sans excuses apparentes, dans une relation limite SM. Au point qu’on en vient à se demander si cette parfaite «bobo» qui paraît vivre à crédit ne mérite pas ce qui lui arrive, à savoir d’être délestée de son superflu et ramenée à un peu de sens des réalités!

Au bout d’un moment, ce qui frappe le plus n’est pourtant plus tant le récit, un brin répétitif, que ses «trous». Quid du sexe, ne serait-ce que fantasmé, si présent dans tous les autres films de Breillat? Et quid des sentiments, trop absents chez celle qui a toujours envisagé les rapports hommes-femmes comme des rapports de pouvoir, mais qui pourrait bien y avoir cédé? D’où l’impression qu’aussi courageuse que puisse paraître l’entreprise, une bonne partie du récit nous restera cachée.

«C’était moi et ce n’était pas moi», constate à la fin une Maud désemparée. Dommage que, même si la justice l’a entendue dans la réalité, cet aveu sonne un peu faux dans la fiction, qui manque de consistance. A l’image du visuel toujours un peu trop plat et prosaïque de Breillat?

VV Abus de faiblesse, de Catherine Breillat (France-Belgique-Allemagne 2013), avec Isabelle Huppert, Kool Shen, Christophe Sermet, Laurence Ursino, Ronald Leclercq, Daphné Baiwir. 1h44.

Bientôt, ce qui frappe le plus n’est plus tant le récit, un brin répétitif, que ses «trous»: le sexe et les sentiments

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