L’Allemagne tient son Harvey Weinstein. Il s’appelle Dieter Wedel, dirigeait encore il y a peu un festival de théâtre et a eu 75 ans en novembre. C’est l’hebdomadaire Die Zeit qui a publié un premier article le 3 janvier, puis une enquête très fouillée trois semaines plus tard. Ironie du sort, c’est une déclaration de Wedel lui-même qui a poussé deux femmes à sortir du silence.

En novembre dernier, alors qu’on assistait à la chute de l’acteur américain Kevin Spacey, Wedel affirme à la radio avoir été mis sous pression alors qu’il était jeune comédien de théâtre. Pour les anciennes actrices Jany Tempel et Patricia Thielemann, c’est la déclaration de trop; elles ont alors le courage de se confier. C’est la première fois que des personnes issues du milieu de la production cinématographique allemande témoignent à visage découvert dans le sillage du mouvement #MeToo.

Aura immense

Les faits remontent aux années 1980-1990 et, certains actes n’étant pas prescrits, une procédure à son encontre a été engagée par le parquet munichois. Wedel est alors un des réalisateurs TV les plus en vue; il est chargé de grandes productions pour les chaînes publiques et obtient les plus gros budgets. Son aura dans le milieu est immense.

Suite à ces deux premières accusations rendues publiques le 3 janvier, la Suissesse Esther Gemsch, connue en Suisse alémanique pour son rôle principal dans la série Lüthi und Blanc (1999-2007), a elle aussi décidé de se tourner vers les médias pour rendre compte des agressions de Dieter Wedel.

Le second article paru dans Die Zeit reconstitue les événements. En 1980, elle s’appelle encore Esther Christinat, a 24 ans et obtient le rôle principal pour une série allemande confiée à un réalisateur avec lequel tout se passe bien. Lorsque Wedel prend le relais pour les épisodes suivants, Esther Gemsch comprend très vite qu’il veut coucher avec elle, mais la jeune femme refuse ses avances. Le réalisateur l’humilie alors durant les jours de tournage suivants.

Carrière interrompue

Un soir, le réalisateur s’excuse pour son comportement, l’invite à dîner et finit par lui demander de l’accompagner dans sa chambre pour lui montrer un texte. Naïvement, elle le suit. Une fois la porte fermée, il tente de la violer et la blesse grièvement à la nuque. Des rapports médicaux et des pièces d’archives corroborent les propos tenus.

L’histoire d’Esther Gemsch est aussi étayée par les membres de l’équipe technique encore en vie qui se souviennent par exemple que l’actrice devait porter une minerve. Elle ne peut plus jouer et doit être remplacée par une autre comédienne. Esther Gemsch souffre de séquelles physiques et psychologiques et interrompt sa carrière durant de longues années. Jusqu’à présent, 18 cas de gravité variable semblent liés à Dieter Wedel.

Les causes d’un silence

Comment se fait-il qu’une histoire pareille ne sorte que maintenant? Pourquoi toutes ces femmes, mais aussi toutes les personnes de l’équipe technique au courant des actes de Wedel se sont-elles tues? Le pouvoir des grands réalisateurs et producteurs s’explique par la manière dont les métiers du cinéma sont structurés. Sans contrat de travail à long terme et avec une grande concurrence dans tous les corps de métiers, personne n’ose se mettre un cinéaste à dos, de peur de passer pour quelqu’un de déloyal.

En invoquant les raisons pour lesquelles elles ne se sont pas rendues à la police après les agressions, les victimes expliquent non seulement que cela aurait signifié la fin de leur carrière, mais surtout que leurs accusations seraient mises en doute par la partie adverse. En 1980, face à Esther Gemsch, blessée, Wedel avait déjà élaboré une version dans laquelle il accusait la jeune femme de le harceler.

Soutien aux victimes

La Berlinale, dont la 68e édition se déroule jusqu’au 25 février, offre une vitrine médiatique pour discuter des mesures à prendre au sujet des violences commises dans l’industrie cinématographique. D’une part, la ministre de la Culture Monika Grütters (CDU) a annoncé à l’agence de presse allemande la mise en place d’un bureau de coordination pour l’accompagnement et le soutien à des victimes d’agressions sexuelles dans le milieu du film, mais aussi du théâtre, de la danse et de la musique. «Les personnes concernées ont besoin d’un espace protégé, dans lequel elles peuvent se manifester et se faire conseiller notamment sur le plan juridique, sans avoir à craindre des conséquences», a-t-elle expliqué.

D’autre part, les initiatives se multiplient pour encourager et donner la possibilité à des femmes d’accéder aux postes clés que sont la production et la réalisation. Selon Monika Grütters, les deux aspects sont liés. Parmi les 19 films en compétition pour l’Ours d’or, quatre seulement sont réalisés par des femmes. Durant le festival, en plus des quelque 400 films projetés, il sera donc aussi question de sexisme, d’abus de pouvoir et d’agressions sexuelles.

Dieter Kosslick, qui dirige le festival pour la dix-septième et dernière fois, explique les particularités de ce débat: «Les discussions ont lieu à plusieurs niveaux. Les catégories vont de la criminalité grave à des questions de ressentiment. Pour cette raison, c’est bien d’avoir plusieurs initiatives et plusieurs groupes de discussion. La sensibilisation de l’opinion au sexisme et au harcèlement n’a en tout cas jamais été aussi forte.» S’appuyant sur cette nouvelle donne, la Berlinale a mis à son programme plusieurs débats publics ainsi qu’un séminaire.


La Berlinale, du 15 au 22 février.