Cinéaste maudit, peut-être, «homme de l'enfer» comme le suggère son nom, certainement pas. Monte Hellman, 72 ans en jeans et veste de jogging, est d'un abord plutôt fraternel, avec une légère distance ironique. Sa réputation n'a fait que croître alors même que ses dix films, réalisés entre 1959 et 1989, étaient quasiment invisibles. Le DVD est en train d'y remédier, au point que l'intéressé cautionne le choix de Cinéma Tout Ecran de projeter Ride in the Whirlwind et Two-Lane Blacktop dans ce format: «J'en utilise moi-même pour mes cours à l'Université de Southern California. Et puis les copies de mes films sont souvent en trop mauvais état.» Seul The Shooting, le troisième des films programmés entre vendredi et samedi, aura ainsi droit à la bonne vieille pellicule.

Mais au fait, que vient chercher ce cinéaste fièrement indépendant dans un festival consacré à des films produits par la télévision? «Je ne suis pas sûr de l'avoir bien compris au moment d'accepter», avoue-t-il avant d'ajouter qu'il n'a encore jamais vu de téléfilm qu'il juge valable. «Mais je n'ai peut-être pas vu les bons», reconnaît-il, bon prince. Interrogé sur son seul crédit télévisuel, le «pilote» de la série Baretta en 1975, il est catégorique. «C'était l'horreur. Robert Blake, la vedette, était très jaloux que je travaille surtout pour le cinéma. Ils ont fini par me virer et n'ont rien gardé de ce que j'avais tourné.»

De fait, le grand écran n'aura guère été plus tendre. Outre sa maigre production, nombre de projets avortés en témoignent. Au sommet de sa carrière entre 1965 et 1975, Hellman est typique de ces artistes qui ont profité de la crise de confiance traversée par Hollywood à ce moment-là. «Cette fenêtre s'est refermée en 1976 avec Les Dents de la mer. Depuis, il ne s'agit plus que de combien de dollars un film rapporte durant son premier week-end.» S'il a survécu malgré tout, il le doit à un caractère plus malléable qu'il n'y paraît. Intransigeant pour ce qui porte sa signature, il œuvre en effet volontiers comme film doctor, engagé pour remonter ou terminer des films en difficulté.

Il faut dire qu'auprès du légendaire Roger Corman, dont il fut l'une des premières recrues, il a été à bonne école. Alors que la première passion de ce fan de Samuel Beckett était le théâtre, l'offre du producteur de tourner une série B fauchée (Beast from Haunted Cave) est devenue un point de non-retour. Hollywoodien malgré lui (ses parents venaient du Middle West et il est né à New York en 1932 avant de grandir en Californie), il continuera pendant une décennie à rafistoler des films pour Corman, ce dernier finançant en contrepartie deux westerns avec Jack Nicholson, The Shooting et Ride in the Whirlwind, avant de lui proposer Cockfighter (1974), chronique sudiste dans le milieu des combats de coqs.

Ces trois films et Two-Lane Blacktop (1971), un road movie produit par Universal qui reste son chef-d'œuvre, ont révélé un cinéaste d'une originalité radicale. Faute de mieux, on les a qualifiés d'«existentialistes». Ce qui est sûr, c'est qu'une certaine neutralité de ton, une manière de privilégier les gestes sur la parole et l'attente sur l'action, les rend uniques dans le cinéma américain. L'absurde n'est jamais loin, l'indifférence du monde à la destinée humaine toujours perceptible. Inacceptable pour Hollywood! Rejeté, Hellman n'a dès lors plus réalisé que trois films, dont deux en Europe: le western China 9, Liberty 37 («la Warner a les droits et le matériel mais n'est pas pressée de le sortir en DVD»), le film d'aventures Iguana («une fable, dont le tournage très dur a débouché sur une austérité un peu involontaire»), et enfin le film d'horreur Silent Night Deadly Night 3: Better Watch Out! («nous avons jeté le scénario, réécrit quelque chose d'amusant et le résultat me plaît beaucoup»).

De ses projets inaboutis, son principal regret concerne Secret Warriors, un film d'espionnage préparé au début des années 1980 et qui se serait déroulé en partie à Genève. Des autres, il reconnaît qu'ils étaient peut-être trop opportunistes, alors que des projets plus artistiques auraient pu être plus viables. Aujourd'hui, il n'a toujours par perdu espoir de revenir un jour derrière les caméras. Dans l'immédiat, il est occupé à monter une exposition de ses photos à Gijon en Espagne: une activité annexe qui a fait de lui un portraitiste de stars recherché (il cite Philippe Halsman et John Engstead comme influences). Si sa réputation croissante auprès d'une jeune génération le réjouit, elle l'amuse plutôt: «Les gens voient souvent dans mes films des choses auxquelles je n'avais jamais songé en les tournant. Contrairement aux apparences, je n'ai pas une approche très intellectuelle, mais toutes les interprétations m'intéressent.»

10e Cinéma Tout Écran. Genève, jusqu'au 7 novembre. Programme du jour en page 17. Rens. 022/809 69 07 ou http://www.cinema-tout-ecran.ch