A la fin du XXe siècle, l’Amérique s’est amusée à se faire peur à travers des films comme Independance Day , Godzilla , Die Hard ou Sudden Impact , dans lesquels des extraterrestres, des météores ou des lézards géants réduisaient New York en miettes. Le 11 septembre 2001, le cauchemar s’est réalisé. Au lendemain des attentats, le New York Times estimait que les symboles cinématographiques avaient inspiré les terroristes. «Ce n’est pas par hasard qu’ils ont choisi le langage du cinéma américain. Ils n’ont pas juste suscité la terreur; ils ont créé des images.»

Il y a dix ans, les observateurs estimaient qu’Hollywood allait se détourner des «films avec des explosions» pour privilégier les comédies musicales et les drames sentimentaux susceptibles de rendre la joie à une nation meurtrie. Ils se trompaient.

Dommages collatéraux

Après les attentats, certains cinéastes ont dû revoir leur copie. Avec Spider-Man (2002), Sam Raimi a frôlé la catastrophe: la première bande-annonce du film montrait une gigantesque toile d’araignée tendue entre les Twin Towers. Il a fallu réorganiser la séquence. Le film se conclut sur une acrobatie aérienne autour du drapeau américain: l’«Axe du mal» n’a qu’à bien se tenir! Certains exégètes n’ont d’ailleurs pas hésité à démasquer les ennemis de l’homme-araignée: le Bouffon vert correspondrait à Ben Laden, Dr Octopus au mollah Omar! Dans Men in Black II, de Barry Sonnenfeld (2002), les agents chargés de traquer les aliens infiltrés devaient régler son compte à un reptile d’outre-espace du côté du World Trade Center. Par délicatesse, les producteurs ont fait retourner la scène au Chrysler Building.

Quant à A.I. Intelligence artificielle de Steven Spielberg, sorti en juin 2001, il assume son anachronisme: en 2142, les eaux ont submergé New York. Déglinguées, mais pas abattues, les Twin Towers dressent leur silhouette éternelle au-dessus des flots.

Reconstitutions édifiantes

Dans Vol 93 (2006), Paul Greengrass imagine ce qui s’est passé dans le quatrième avion détourné, celui qui s’est crashé en Pennsylvanie. L’exercice a choqué l’Amérique: a-t-on le droit de donner un visage aux 43 passagers décédés? Le vrai problème n’est pas d’ordre moral mais scénaristique. Contraint d’extrapoler, le cinéaste fait son boulot d’illustrateur. L’efficacité des images s’oppose à l’inanité des dialogues .

Spécialiste des relectures corrosives de l’histoire américaine, ­Oliver Stone ne propose avec World Trade Center (2006) qu’un affreux film de propagande vantant l’héroïsme des policiers new-yorkais et justifiant l’intervention en Afghanistan.

Exorcismes symboliques

En 2005, Steven Spielberg exorcise le traumatisme en adaptant La Guerre des mondes, de H. G. Wells (1898). Le cinéaste met en scène la destruction de la Terre par une civilisation extraterrestre contre laquelle l’humanité s’avère désarmée. Rentrant chez lui tel un zombie, couvert de cendres, le héros du film s’ébroue. Son regard dans le miroir est celui de l’Amérique épouvantée de se découvrir vulnérable.

Cloverfield, de Matt Reeves (2008), relate la destruction de New York par un monstre géant, surgi de l’abysse comme le cousin Godzilla. Avant le 11-9, les gratte-ciel touchés par un météore ou un rayon de la mort se brisaient en deux. Désormais, ils s’effondrent sur eux-mêmes…

Ensuite vient le temps des ruines. Je suis une légende , de Francis Lawrence (2007), montre la survie du dernier homme à New York dévastée par un virus. La Route , de John Hillcoat (2009), adaptation faiblarde du roman nihiliste de Cormac McCarthy, suit un père et son fils dans un exode désespéré à travers une Amérique calcinée.

Délires paranoïaques

Le 11-Septembre a ravivé une paranoïa qui s’accorde à l’humeur sombre de Batman. L’affiche de The Dark Knight, de Christopher Nolan (2008), détourne l’image des tours en montrant un building crevé par une bande de feu qui dessine le logo de Batman. Le film commence par un travelling vers une paroi vitrée, qui explose du dedans: l’ennemi est intérieur désormais. Premier héros post-11-Septembre, Jason Bourne (Matt Damon), dans La Mort dans la peau (2002) et ses suites, est un James Bond amnésique broyé par le système qui l’a formaté pour tuer.

La théorie du complot infuse le cinéma d’action. L’exemple ­extrême doit être L’Œil du Ma l, de D. J. Caruso (2008). L’ordinateur central s’émancipe de ses créateurs, organise un dérèglement général et traque le citoyen.

Déclarations de guerre

Les attentats du 11-Septembre ont mené à la guerre. En Afghanistan, en Irak. Le cinéma ­témoigne de ces conflits sous divers angles. Film d’action révisionniste, Le Royaume, de Peter Berg (2007), suit quatre soldats américains dont la supériorité morale, politique, technologique est promptement établie. C’est Les Experts: Riyad, un film vu et ­approuvé par le gouvernement selon lequel remettre en question la guerre relève de l’antipatriotisme. Brian De Palma n’en a cure lorsqu’il évoque les massacres de Mahmudiyah dans Redacted (2008), tourné pour une somme dérisoire et dans le dessein proclamé d’«arrêter la guerre».

D’autres films traitent sur le mode panique l’engagement américain en Irak. A travers un montage épileptique et une bande-son éprouvante, Green Zone, de Paul Greengrass (2010), tente de traduire le stress du soldat à Bagdad. Dans Démineurs (2008), Kathryn Bigelow rend tangible la tension des spécialistes du déminage, écrasés de chaleur et cernés d’ennemis potentiels. Son héros s’avère incapable de se réinsérer dans la vie civile. Le retour au pays après avoir côtoyé l’horreur est douloureux. Porté disparu, le héros de Brothers de Jim Sheridan (2010) est rejeté par sa femme qui a refait sa vie. Dans la vallée d’Elah, de Paul Haggis (2007), le plus beau de tous ces films, ne montre de l’Irak que les images qu’un soldat a filmées avec son téléphone. Il est assassiné à son retour aux Etats-Unis. Son père, officier à la retraite, mène l’enquête et découvre que la guerre a changé en monstres les enfants de l’Amérique.

Dénis de réalité

La première saison de Fringe (2008), la série de J. J., Abrams, se termine en novembre 2008, au sommet du World Trade Center… dans un univers parallèle. Réduites en cendres de ce côté-ci de la réalité, les Twin Towers résistent dans les mondes alternatifs et les souvenirs. Elles dominent le cimetière où sont allés dormir les truands de Gangs of New York, de Martin Scorsese (2002). Elles dressent leur jeune silhouette au dernier plan du Munich, de Steven Spielberg (2005), pour rappeler qu’au Septembre noir de 1972 succéderont d’autres septembres sanglants.

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