Pascal Auberson joue, chante, crie, et nous raconte la création du monde. «Pieds sur terre et la tête dans les étoiles», comme disait un confrère. C'est l'histoire du Big Bang, de la matière, des premières notes de musique. Ou celle du paradis, puis du paradis perdu, et de l'enfant qui désire cueillir les étoiles. Tout commence par quelques exhalations tendrement amplifiées, et culmine en un interminable crescendo: le Big Band de Lausanne, sous la direction de Jean-François Bovard, est une machine puissante, prête à vous assourdir les oreilles. Une fraction de seconde plus tard, un air de berceuse russe – ou de chanson d'amour mielleuse, de marche de fête foraine – vous réconcilie avec l'univers. Cela frôle le kitsch, mais Bovard y échappe, possédant l'art d'enlacer les mélodies les unes dans les autres, de subtilement superposer un motif languissant à une pulsation de basse et de percussion déchaînées.

Ce premier Late Night Concert dans le cadre du Festival de Lucerne – tout premier concert public d'ailleurs, dans le nouveau bâtiment de Jean Nouvel – a retenu les spectateurs jusque tard dans la nuit. Mais Auberson, en excellent capteur de public, a su maintenir la tension jusqu'au bout. Seul l'éclairagiste a dû s'endormir – et puis s'éveiller d'un coup, à la fin, pour enfin soulager la salle de ses spots aveuglants. On était comme surexcité par la lumière, par le son transparent et limpide jusqu'à l'extrême, par l'inhabituelle esthétique de l'architecture: l'effet contraire en fait de celui d'une salle de cinéma, noire. Curieusement, l'imaginaire n'en a pas souffert.

Pour le Big Band de Lausanne, ce concert était une épreuve: dans cette salle, grâce à son acoustique, on entend tout – même la note de piano couverte d'un tutti des cuivres. Une épreuve réussie avec brio, transformée en un bonheur de jouer. C'était un plaisir d'observer les musiciens, prudents au début, puis malicieusement rayonnants, exploitant toutes leurs possibilités sonores. Il semble que le Big Band – après l'échec en plein air au Festival de la Cité à Lausanne – a enfin trouvé son instrument et son jouet préféré: la salle philharmonique de Lucerne.