Mère entre toutes les mères. Mère de tous les enfants. Mère de la Terre et de l'eau. L'image d'Emmanuelle Béart à la fin de Vinyan, nue dans une foule d'enfants sauvages, fantômes de la jungle thaïe qui la couvrent de boue, est de celles qui marquent à jamais l'esprit d'un cinéphile. Le film entier d'ailleurs, deuxième long-métrage de Fabrice Du Welz, jeune Belge au talent fou, restera comme une date dans la filmographie de la comédienne. Elle a voulu ce film, au nez et à la barbe d'une actrice anglaise pressentie initialement, et elle l'a tourné. Sept semaines en Thaïlande à tout donner pour un réalisateur dont elle avait, simplement, adoré le film précédent, Calvaire.

Et lorsque, au terme d'une construction narrative subtile, la maman inconsolable, qui a perdu son fils de 5 ans dans le tsunami, devient la reine de cette ruche d'enfants sauvages, ce n'est plus Emmanuelle Béart, mais un colonel Kurtz au féminin. Elle est à Vinyan ce que Brando était à Apocalypse Now. En une scène, la quasi-intégralité de sa filmographie est emportée par le raz-de-marée de Du Welz. Surnagent quelques André Téchiné (J'embrasse pas, Les Egarés, Les Témoins), deux Claude Sautet (Un Cœur en hiver, Nelly et Monsieur Arnaud), deux Jacques Rivette (La Belle Noiseuse, Histoire de Marie et Julien), un Claude Chabrol (L'Enfer) ou encore un Brian De Palma (Mission: Impossible).

A l'heure du rendez-vous, un peu de tension. Qui va surgir? L'Emmanuelle Béart boudeuse et laconique? L'Emmanuelle Béart militante et à fleur de peau? L'Emmanuelle Béart poseuse et fière de l'être à 43 ans? Ou alors, carrément, une colonelle Kurtz? Première surprise: ce qui frappe d'emblée n'est pas sa bouche sur laquelle on glose tant, mais son attitude générale, presque frêle, les yeux traqués, comme si elle allait disparaître complètement dans ce fauteuil d'un palace vénitien. Elle tient sa cigarette en l'air pour que la fumée ne dérange pas le journaliste. Elle réfléchit longuement et articule chaque mot. S'enquiert à tout moment d'avoir été bien comprise. Il faudrait l'avoir déjà rencontrée pour pouvoir en juger, mais est-ce là la conséquence de l'aventure Vinyan? «Vous savez, souffle-t-elle dans une volute, je préférerais parler de voyage. Fabrice Du Welz m'a embarquée dans un voyage physique, existentiel, spirituel, unique.»

Dans sa filmographie, Vinyan succède à Disco, la comédie de Fabien Onteniente, avec Franck Dubosc. Difficile de trouver un contraste plus fort entre deux films. «Je sais bien que Disco est un peu léger. Mais je l'ai accepté parce que je refuse d'être cataloguée dans un seul type de cinéma. J'aime trop mon métier pour ça. Ce qui m'importe d'abord, c'est de faire ma valise, de la remplir, comme tout le monde, avec des tonnes de choses dont je pense avoir besoin et de découvrir, finalement, que rien ne m'est vraiment utile dans cette terre étrangère.»

Une valise au figuré et une valise au propre. Dans cette dernière, elle emporte toujours deux objets: des tampons auriculaires et un coussin. «Mon coussin! Toujours! Quand on arrive quelque part, on ne trouve jamais le bon coussin. C'est horrible.» Sauf que, sur Vinyan, sa valise n'est jamais arrivée en Thaïlande. Au propre comme au figuré. «Je n'ai pas pu me reposer une minute. Je me suis forcée à ne pas tomber malade, puis à garder courage tous les jours, parce que j'ai attrapé toutes les maladies imaginables. En particulier une grave infection aux oreilles. Je n'entendais quasiment rien. Alors, j'ai fait la seule chose qui reste dans ces cas-là: utiliser ces maladies pour donner du relief à mon personnage. Et ça m'a beaucoup aidée.»

Etrangement, se souvient-elle, elle s'était refusée, avant le tournage déjà, à stéréotyper le deuil d'un enfant. Elle-même deux fois maman, elle n'avait pas cherché à anticiper la façon dont elle allait donner la vie à cette femme: «Je ne savais pas comment faire et je ne pouvais pas le faire. Je l'ai donc laissée naître en moi au fur et à mesure, dans les situations, au moment même des scènes. C'est quelque chose qui s'est construit avec le metteur en scène, bien évidemment, mais au jour le jour. Jour après jour.» Elle ne l'a pas regretté.

Mais elle en avait peur: il y a quelques années, dans le cadre de son activité d'ambassadrice pour l'Unicef, elle avait participé à une enquête filmée sur la prostitution enfantine en Thaïlande. Et elle s'était juré de ne plus jamais y remettre les pieds. «Jamais! Heureusement, ce nouveau séjour m'a apporté autre chose. Quelque chose de plus mystique, notamment en raison de l'histoire que Vinyan raconte: les Thaïs ne voient pas la vie et la mort comme nous les voyons. Pour eux, la mort est simplement la suite de la vie. C'est un fossé culturel que le film montre parfaitement: quand on présente un enfant à cette mère désorientée, elle affirme que ce n'est pas le sien et on lui répond: «Quelle est la différence?» Ce n'est pas simplement une réplique destinée à choquer: c'est une autre vision de la vie.»

Dans son métier d'actrice, Emmanuelle Béart n'a pas de modèle. Elle préfère se balader dans la rue, observer les gens «vrais». Les acteurs, elle connaît. Trop. «Je me vois tous les jours et ça ne m'intéresse guère. Vous savez, j'ai grandi sans télévision, sans cinéma, sans théâtre. Je vivais dans le sud de la France. Il n'y avait rien d'autre que la nature.» Fille d'un mannequin, actrice à l'occasion, et d'un chanteur, elle n'a bénéficié d'aucun népotisme. C'est très loin de chez elle que l'envie est née: adolescente, alors qu'elle séjournait à Montréal, la légende raconte qu'elle rencontra Robert Altman et que celui-ci, lui faisant même passer un essai, lui suggéra de devenir actrice. C'est peut-être de cette rencontre impromptue qu'elle a conservé une façon bien à elle de sélectionner ses films: «Je vais boire une bière avec l'auteur. Après un moment, je sais si j'ai envie d'une autre bière. A trois bières, je fais le film!»

L'envie de Vinyan est née en moins d'une bière. Il a suffi qu'elle voie Calvaire, le premier film de Fabrice Du Welz. «Je me suis dit: «Mon Dieu, qui est ce jeune homme qui possède un aussi étrange mélange entre une maturité de vieux sage, capable de comprendre des choses profondes sur la nature humaine, et un esprit de transgression absolu, presque infantile?» Fabrice n'a pas de tabou. Il filme ce qu'il désire. En réalité, avant lui, je n'avais jamais vraiment tourné pour un cinéaste qui transgresse les codes. Plutôt pour des films traditionnels dans lesquels j'étais censée être l'élément subversif. A l'exception, peut-être, de Jacques Rivette: La Belle Noiseuse est l'un de mes seuls films qui restera. J'aimerais dire François Ozon, mais je trouve que nous n'étions pas allés assez loin dans 8 Femmes. Ozon peut être beaucoup plus pervers; je crois que, s'il n'avait pas fait du cinéma, il aurait fait un excellent tueur.»

Emmanuelle Béart s'est redressée dans son fauteuil. Elle est en confiance. Prête à repartir. A faire ses valises une nouvelle fois. A s'en aller. A s'envoler vers d'autres lieux inconnus et atterrir dans un personnage. Qu'importe la destination. Hollywood? Elle a goûté avec Brian De Palma. Plus sûrement en France, en Autriche, en Italie, en Grande-Bretagne... Choisissez, elle est partante. «Tant que je peux voyager et rencontrer des gens qui, comme Fabrice, ont des choses à dire. Je n'ai aucun besoin de célébrité. J'ai seulement envie de continuer à travailler, à avancer, à creuser. Je n'imagine jamais ce que sera le futur. Je vis dans le présent. Peut-être que je ne rêve pas assez, mais c'est ainsi. Je ne sais pas anticiper.»